Sanctions économiques : une arme contre-productive et profondément déstabilisatrice

Plus que jamais, les sanctions économiques provoquent des chocs mondiaux d’une force inouïe et sont plus faciles à contourner. Source:Les Crises

Jamais depuis les années 30 une économie de la taille de la Russie n’a été soumise à un tel arsenal de restrictions commerciales que celles imposées en réaction à son invasion de l’Ukraine. Mais contrairement à l’Italie et au Japon des années 30, la Russie d’aujourd’hui est un grand pays exportateur de pétrole, de céréales et d’autres produits de base essentiels, et l’économie mondiale est beaucoup plus intégrée. Les sanctions actuelles ont par conséquent des répercussions économiques mondiales d’une envergure inédite. Leur ampleur devrait inciter à remettre en question le recours aux sanctions comme un outil stratégique efficace avec de fortes incidences économiques mondiales.

Les sanctions ne sont pas la seule source de turbulences dans l’économie mondiale. Les prix de l’énergie augmentent depuis l’année dernière, tandis que la reprise économique après la pandémie se heurte à des chaînes d’approvisionnement surchargées. Les prix des denrées alimentaires dans le monde ont augmenté de 28 % en 2020 et de 23 % en 2021, et bondi de 17 % rien qu’entre février et mars de cette année. La guerre a aussi directement porté atteinte à l’Ukraine, dont les ports sur la mer Noire sont fermés en raison des combats, immobilisant ses exportations de blé, de maïs, d’huile de tournesol et d’autres marchandises.

Cette perte d’approvisionnement en provenance d’Ukraine a des effets amplifiés par deux chocs encore plus forts : les sanctions imposées à la Russie par 38 gouvernements d’Amérique du Nord, d’Europe et d’Asie, et les mesures adoptées en conséquence par les entreprises et les banques du monde entier. Ce barrage de restrictions juridiques, commerciales, financières et technologiques a, d’une part, considérablement entravé l’accès de la Russie à l’économie mondiale et, d’autre part, abondamment élargi la gamme de produits en provenance de ces deux pays qui ne parviennent plus à atteindre les marchés mondiaux. Les sanctions draconiennes contre la Russie se sont greffées à la crise mondiale des chaînes d’approvisionnement et aux perturbations du commerce ukrainien dues à la guerre pour provoquer un choc économique d’une puissance inouïe. Des sanctions supplémentaires sur les exportations russes de pétrole et de gaz amplifieraient encore ces effets.

Une autre catégorie

Un regard sur l’histoire économique du siècle dernier met encore plus en lumière l’envergure des sanctions contre la Russie. Les régimes de sanctions les plus stricts de la période de la guerre froide, notamment les sanctions de l’ONU et de l’Occident contre la Rhodésie (aujourd’hui le Zimbabwe) et contre l’Afrique du Sud de l’époque de l’apartheid, ou les sanctions américaines contre Cuba et l’Iran, ne visaient pas de grandes économies. Un certain nombre de régimes de sanctions actuellement en vigueur sont plus stricts que ceux visant la Russie, en particulier ceux contre l’Iran, la Corée du Nord et le Venezuela, mais ces pays ont beaucoup moins de poids dans l’économie mondiale et le commerce international.

Les sanctions contre la Russie ont une incidence qui relève d’une tout autre catégorie. La Russie est la 11e économie mondiale, et son rôle de principal exportateur de produits de base au sein des pays émergents lui confère une position structurellement incontournable. Parmi les pays avancés, seuls les États-Unis, le Canada et l’Australie ont une empreinte comparable sur les marchés mondiaux de l’énergie, de l’agriculture et des métaux. En outre, depuis la fin de la guerre froide, plus de deux décennies d’intégration approfondie ont fait de la Russie une économie très ouverte, dont le ratio commerce/PIB est de 46 % selon les données de la Banque mondiale. Parmi les sept plus grands pays émergents, seuls le Mexique et la Turquie ont présenté des ratios plus élevés en 2020 (78 % et 61 %).

Au siècle dernier, les années 30 ont été la seule décennie offrant un précédent de sanctions contre un État d’un poids similaire dans l’économie mondiale. Dans les six semaines qui ont suivi l’invasion de l’Éthiopie par Benito Mussolini, en octobre 1935, la Société des Nations a élaboré un train de sanctions contre l’Italie, huitième économie mondiale, qui a été mis en œuvre par 52 des quelque 60 États souverains du monde à cette époque-là (Baer, 1976). Ces mesures comprenaient un embargo sur les armes, un gel des transactions financières et l’interdiction d’exporter un certain nombre de matières premières cruciales à la production de l’effort de guerre. Mais la mesure la plus déterminante a été l’interdiction de toute importation en provenance d’Italie, rendue possible, car, étant donné le déficit structurel du compte des transactions courantes italien, elle nuisait davantage à l’Italie qu’aux États qui l’imposaient.

Guerre de conquête

Entre octobre 1935 et juin 1936 en Italie, la production industrielle a chuté de 21,2 %, tandis que dans les cinq premiers mois de sanctions, les exportations se sont effondrées de 47 % avant de se stabiliser aux deux tiers environ de leur niveau préalable. L’interdiction par la Société des Nations de toute importation en provenance d’Italie a fait grimper les prix internationaux des denrées alimentaires telles que la viande, les fruits et le beurre, ainsi que des matières premières et des produits manufacturés comme la laine, les textiles et les articles de maroquinerie. Fondamentalement, les sanctions n’ont pas empêché l’Italie de conquérir l’Éthiopie, en grande partie parce que les États-Unis et l’Allemagne, première et troisième économies au monde, n’étaient pas membres de la Société des Nations et n’ont pas adhéré au régime de sanctions. En conséquence, l’Italie a continué d’importer du charbon et du pétrole (Ristuccia, 2000) et a réussi à surmonter huit mois de graves difficultés.

Le Japon était la septième économie mondiale à la fin des années 30 et un État commercial encore plus ouvert que l’Italie. Entre l’été 1939 et août 1941, une coalition de plus en plus vaste d’États occidentaux cherchant à limiter sa guerre de conquête en Chine lui a imposé des sanctions qui ont progressivement diminué le nombre de ses partenaires commerciaux disponibles (Maddison, 2006). Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale a poussé l’Empire britannique et ses colonies et dominions d’Asie et du Pacifique (Inde, Australie, Nouvelle-Zélande et Canada) à restreindre leurs exportations de matières premières stratégiques pour les utiliser en priorité à l’intérieur de l’Empire.

À la fin de la décennie, le Japon était donc encore plus dépendant qu’auparavant des importations de matières premières (en particulier, pétrole, minerai de fer, cuivre et ferraille) en provenance de la plus grande économie du Pacifique restée neutre: les États-Unis. En réaction aux conquêtes japonaises de 1940 et 1941, les États-Unis ont progressivement intensifié leurs mesures économiques jusqu’à finir par imposer un embargo pétrolier total, de concert avec l’Empire britannique et les Pays-Bas. Ils ont également gelé les réserves en yen détenues aux États-Unis (Miller, 2007). À la fin de l’année 1941, le commerce du Japon avait chuté de 20 à 25 % en seulement 18 mois. Face à une disparition de son accès aux principales importations, le Japon a attaqué les États-Unis et les colonies européennes d’Asie du Sud-Est pour obtenir les matières premières dont il avait besoin afin d’alimenter sa machine de guerre. Alors que l’Italie avait été frappée de plein fouet par les embargos contre ses exportations, qui limitaient sa capacité à obtenir des devises, le Japon a été plus durement touché par un gel des avoirs étrangers et une interdiction d’obtenir des importations vitales en provenance du seul grand partenaire commercial qui lui restait. La Suite ICI: https://www.les-crises.fr/sanctions-economiques-une-arme

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