Noam Chomsky explique comment prévenir la troisième guerre mondiale

L’éminent universitaire nous dit ce qu’il pense de l’aggravation de la menace de guerre nucléaire, sur la manière de mettre fin à la guerre en Ukraine, sur les mythes véhiculés par les puissances impériales pour se justifier, sur les raisons pour lesquelles le Sud trouve les leçons de morale américaines risibles, et plus encore.  Le professeur Chomsky est récemment venu sur le podcast Current Affairs pour échanger avec le rédacteur en chef Nathan J. Robinson de la menace de guerre nucléaire, de la façon dont la culture américaine promeut souvent l’indifférence face à la souffrance des peuples d’autres pays et de l’histoire de la politique étrangère américaine qui nous a amenés à ce point. Cette interview a été légèrement modifiée pour des raisons de grammaire et de clarté. Source: Current Affairs & Les Crises. L’échange complet peut être écouté ici.

Noam Chomsky explique comment prévenir la troisième guerre mondiale, Information Afrique Kirinapost

Le professeur Noam Chomsky est l’un des intellectuels les plus influents au monde. Il a écrit plus de 100 livres, dont le plus récent, Consequences of Capitalism : Manufacturing Discontent and Resistance, co-écrit avec Marv Waterstone, et celui à paraître, The Withdrawal : Iraq, Libya, Afghanistan, and the Fragility of U.S. Power avec Vijay Prashad. Il est actuellement professeur lauréat à l’Université d’Arizona et professeur émérite du département de linguistique et de philosophie du MIT. 

ROBINSON : Vous évoquez souvent le fait qu’il existe deux menaces existentielles et parallèles pesant sur la civilisation humaine. Il y a la menace de la catastrophe climatique. Et puis il y a la menace des armes nucléaires et de la guerre mondiale. L’une de celles-ci est plus souvent évoquée que l’autre. En fait, nous avons reçu une autre professeure Chomsky la semaine dernière pour débattre de la crise climatique — il s’agit de la professeure Aviva Chomsky, elle nous a parlé de son livre Is Science Enough ? Forty Critical Questions About Climate Justice. Nous parlons très souvent de la crise climatique dans cette émission, mais je veux parler des armes nucléaires et de la guerre. Et je veux commencer d’une manière un peu inhabituelle.

Je veux retourner en 1945. Je lisais récemment Daniel Ellsberg. Dans son livre The Doomsday Machine, il raconte que lorsqu’il était au collège, on lui a demandé de rédiger un devoir et son professeur leur a expliqué que la possibilité de fabriquer un nouveau type de bombe capable de détruire une ville entière était envisagée. Il raconte que toute sa classe a rédigé son devoir sur cette bombe. Et ils étaient tous d’accord pour dire que si une telle chose voyait le jour, elle serait si totalement destructrice pour la civilisation humaine qu’il faudrait l’éliminer complètement. Et puis, bien évidemment, quelques années plus tard, la bombe a réellement été larguée.

Je voudrais donc commencer par vous ramener à cette époque. Vous en avez été témoin — le début de l’ère de la menace nucléaire. Vous souvenez-vous de ce que vous avez ressenti lorsque vous avez réalisé ce qui avait été fait à Hiroshima et Nagasaki, lorsque vous avez vu apparaître cette terrible enventualité, ce changement pour le monde entier ?

CHOMSKY : Je m’en souviens très bien. J’étais un jeune conseiller dans un camp d’été. Le matin, on a annoncé par haut-parleur qu’une bombe atomique avait été larguée sur Hiroshima et avait détruit la ville. Tout le monde a poursuivi son activité matinale : match de baseball, natation, bref peu importe. J’étais absolument atterré. Je ne pouvais pas y croire. Tout d’abord, personne n’était au courant des détails de ce qui s’était passé, mais de façon générale, le tableau était clair. Donc, tout d’abord, concernant ce qui s’était passé. Deuxièmement, la réaction. En fait, une double terreur.

J’étais tellement horrifié que j’ai quitté le camp, je suis parti me promener seul dans les bois et je suis resté assis pendant quelques heures à réfléchir. Il était assez clair que l’intelligence humaine dans toute sa splendeur avait atteint le point où elle serait bientôt capable de détruire toute vie sur Terre. Pas encore. Je veux dire, la bombe atomique avait une capacité limitée. À bien des égards, le bombardement d’Hiroshima n’était pas pire que celui de Tokyo quelques mois plus tôt, et son ampleur n’a probablement pas atteint ce niveau. Mais il était clair que le génie était sorti de la bouteille, que la technologie et la science modernes allaient progresser au point d’atteindre la capacité de tout détruire, donc on était bien dans le cadre d’une double terreur. Et ce point a effectivement été atteint en 1953, avec l’explosion des armes thermonucléaires. À cette époque, ce que j’ai ressenti, c’est que nous étions perdus. Je veux dire, si l’intelligence humaine est à ce point en avance sur la capacité morale de l’homme, la chance de combler cet écart est mince, surtout quand on constate la réaction qui n’a fait que s’amplifier les jours suivants. En gros, tout le monde s’en fichait, telle a été la réaction !

ROBINSON : L’une des caractéristiques profondément inquiétantes de la vie américaine est la déconnexion totale entre la réalité de la guerre sur le terrain et la façon dont les Américains en parlent. Lorsque les informations sont tombées, l’expression « détruit une ville » ne traduit pas vraiment ce qui s’est réellement passé. Mais ensuite, les photos et les témoignages ont commencé à arriver, et nous commençons à comprendre ce que cela signifie réellement. Mais pour une raison ou une autre, cette prise de conscience — ce sentiment réel de ce qu’est la guerre pour ceux qui la vivent — semble absente de la conversation.

Aujourd’hui, par exemple, nous pouvons avoir ces conversations dans l’abstrait, et les gens pensent, par exemple, « Oh, oui, ce serait une bonne idée de nous engager militairement contre la Russie, il se pourrait qu’il y ait un petit peu de risque nucléaire ……», sans vraiment comprendre la réalité humaine de la situation.

CHOMSKY : Eh bien, laissez-moi vous raconter l’une des expériences les plus horribles de ma vie, au début des années 50, peut-être vers 1951-52, c’était avec ma première femme qui est décédée il y a bien des années. Ma femme et moi étions des étudiants en cycle supérieur. Un soir, nous avons décidé d’aller voir un film. Nous avons donc regardé les annonces de films et, à notre grande surprise, nous avons vu un film dont le titre était Hiroshima. C’était surprenant. Nous vivions à Boston, et le film se jouait dans un quartier appelé Scollay Square. C’était le quartier chaud de la ville. Nous n’y étions jamais allés. Mais on s’est dit qu’on irait voir ce film. Il était présenté comme un film porno. Le public était mort de rire. C’était un film très réaliste. Je ne sais pas où ils avaient trouvé le film tourné en direct. Mais c’était un film en direct d’Hiroshima : des gens couraient partout avec la peau qui se détachait — des scènes atroces — et il était montré comme un film pornographique, et pendant ce temps les gens se marraient. Pouvez-vous ne serait-ce qu’imaginer cela ?

Enfin, je peux vous le dire à partir de ma propre expérience. Quand j’étais enfant, dans les années 30, mes amis et moi courions dans les bois, on jouait aux cow-boys et aux Indiens. On était les Cowboys, on tuait les Indiens. Ok. Je ne sais pas si c’était encore vrai quand vous aviez mon âge. C’est ça l’histoire des États-Unis. Les États-Unis ne se font jamais attaquer, pas avant le 11 septembre. La dernière attaque sur le sol américain était la guerre de 1812. Ce que nous faisons, c’est attaquer les autres.

ROBINSON : Et bien sûr, nous continuons de constater cette attitude qui consiste à se montrer blasé ou indifférent à l’égard de la guerre ou à accepter les atrocités infligées par notre pays à d’autres pays.

CHOMSKY : Et tout ça continue jusqu’à aujourd’hui. En ce moment même, on entend des déclarations héroïques de personnes du Congrès ou de spécialistes de la politique étrangère disant que nous devrions mettre en place une zone d’exclusion aérienne, par exemple, pour défendre l’Ukraine. Heureusement, il y a une force de maintien de la paix au sein du gouvernement. Elle s’appelle le Pentagone. Jusqu’à présent, ils ont opposé leur veto aux déclarations héroïques des membres du Congrès, qui montrent à leurs électeurs combien ils sont courageux, en soulignant qu’une zone d’exclusion aérienne ne signifie pas seulement abattre des avions russes, mais aussi attaquer les installations anti-aériennes russes à l’intérieur même de la Russie. Et que se passe-t-il ensuite ? Eh bien, en fait, les derniers sondages montrent qu’environ 35 % des Américains écoutent les discours héroïques du Congrès et des conseillers. Trente-cinq pour cent disent qu’ils pensent que nous devrions nous engager dans la guerre en Ukraine, même si cela risque de nous conduire à une guerre nucléaire. La fin de tout. Le pays qui déclenchera la première frappe sera détruit.

ROBINSON : Les gens militent pour une escalade. Mais il y a aussi, bien sûr, un risque très sérieux que tout conflit entre puissances nucléaires puisse s’intensifier sans qu’aucune des parties ne le veuille sciemment, et que des erreurs et des dysfonctionnements fassent que toute guerre chaude entre puissances nucléaires tourne au désastre

CHOMSKY : Nous devrions aussi comprendre quelque chose que le Pentagone, au moins, comprend très bien. Les Russes ont plus qu’assez d’armes nucléaires. Mais ils ont un système d’alerte très limité. Ils utilisent un système d’alerte par radar qui est, depuis longtemps, vieux jeu et obsolète. C’est-à-dire qu’il ne peut pas détecter plud loin que l’horizon. Les USA utilisent un système d’alerte par satellite. Donc si quoi que ce soit devait se passer quelque part, au sol, en Russie, nous en serions informés instantanément. Mais la Russie elle, n’en saurait strictement rien jusqu’à peu de temps avant que l’attaque ne frappe, ce qui veut dire qu’ils sont très susceptibles de confondre un avertissement accidentel avec un lancement réel de missile. Et ils n’auraient pas le temps de s’y préparer.

Il s’en est fallu de peu par le passé. Dans un cas bien connu, au début des années Reagan, l’administration, dans sa grande finesse, simulait des attaques contre la Russie pour essayer de tester les défenses russes, y compris en simulant des attaques nucléaires. Ils partaient du principe que les Russes se rendraient compte que ce n’était que de la frime. Eh bien, ce n’est pas comme ça que ça a marché. Les Russes ont pensé que c’était peut-être réel. C’était à un moment de haute tension dans les affaires internationales, quand on discutait de l’installation de missiles Pershing en Europe occidentale, or ceux-ci ont un temps de vol de cinq à dix minutes avant de frapper à Moscou, donc les russes étaient plutôt nerveux. Et nous sommes passés bien près d’une guerre nucléaire terminale. Elle a été arrêtée par un Russe [nommé Stanislav Petrov] ; il était l’officier chargé de surveiller les systèmes d’alerte. Et il y eu un avertissement automatisé signalant qu’une attaque de missiles était en cours. Selon le protocole en cours, il était censé l’envoyer à ses supérieurs, qui n’auraient eu que quelques minutes pour décider de lancer une attaque ou non à temps, mais il a décidé de ne pas le faire. Il a juste observé. Et il a estimé que le délai d’alerte était suffisant. Il a donc décidé de ne pas intervenir. Il a été plus tard critiqué et sanctionné pour cela. Mais il a sauvé le monde de la destruction.

Ce n’est pas la seule fois. Nous savons tous que nous sommes en train de jouer avec le feu. Et comme je le dis, plus d’un tiers des Américains réagissent comme les enfants de mon camp d’été de 1945. Ok, qui s’en soucie ? Soyons héroïques et allons-y et agissons. Je ne pense pas qu’il y ait eu un seul moment aussi dangereux que celui-ci, durant l’ère nucléaire.

ROBINSON : Maintenant, en ce qui concerne le conflit actuel, pensez-vous que l’attitude des États-Unis et sa politique actuelle à l’égard de la Russie en Ukraine augmentent ou diminuent la menace d’une escalade vers une guerre plus étendue et plus grave ?

CHOMSKY : Je ne sais pas si vous l’avez vu. Mais il y a quelques jours, il y a eu une interview très importante de l’une des figures les plus avisées et les plus respectées des cercles diplomatiques américains actuels, l’ambassadeur Chas Freeman. Une interview très importante. Il a souligné que la politique américaine actuelle, qu’il a amèrement critiquée, consiste à « combattre la Russie jusqu’au dernier ukrainien », et il nous a donné un exemple : La déclaration héroïque du président Biden sur le criminel de guerre qu’est Poutine — l’homologue de Biden comme étant un criminel de guerre. Et Freeman a souligné l’évidence : les États-Unis mettent tout en place pour détruire l’Ukraine et mener à une guerre terminale.

Dans notre monde actuel, il y a deux options en ce qui concerne l’Ukraine. Comme nous le savons, l’une des options est un accord négocié, qui offrira à Poutine une échappatoire, un règlement assez répugnant. Est-il à portée de main ? Nous ne le savons pas ; nous ne pouvons le savoir qu’en essayant et nous refusons d’essayer. Mais c’est une option. L’autre option consiste à faire comprendre explicitement et clairement à Poutine et au petit cercle d’hommes qui l’entoure qu’il n’existe aucune échappatoire, qu’ils vont être jugés dans un procès pour crimes de guerre quoi qu’ils fassent. C’est ce que Boris Johnson vient de redire : les sanctions continueront quoi qu’ils fassent. Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire : allez-y, détruisez l’Ukraine et mettez en place les bases d’une guerre terminale.

Ce sont là les deux options : et nous choisissons la seconde et nous nous félicitons d’être héroïques et de le faire : combattre la Russie jusqu’au dernier Ukrainien. Parfois, cela devient — je ne sais s’il faut utiliser le mot comique ou grotesque. Il y a quelques jours — je suis sûr que vous avez vu cela — Hillary Clinton a proposé que nous fassions le coup de Brzezinski. [En 1998], Brzezinski, qui était conseiller à la sécurité nationale de Carter, a donné une interview en France, au cours de laquelle il s’est vanté de la façon dont ils avaient entraîné la Russie dans la guerre en Afghanistan [en commençant la guerre soviéto-afghane de 1979-89].1 Personne ne sait s’il s’agissait d’une vantardise ou d’une réalité, mais cela n’a pas beaucoup d’importance. Ce qu’il a dit, c’est qu’en tant que conseiller à la sécurité nationale avant l’invasion russe, il avait convaincu Carter d’envoyer des armes à des forces d’insurrection qui attaquait le gouvernement pro-russe en Afghanistan, pensant que cela allait provoquer l’entrée en guerre des Russes.

Et ensuite, les Russes — en fait, nous le savons maintenant de manière très sûre grâce aux archives russes publiées — ont reconnu assez rapidement qu’ils avaient fait une erreur et voulaient se retirer. Mais les États-Unis, suivant Brzezinski dans son coup de génie — on est alors à l’époque Reagan — ont orchestré la lutte des fanatiques islamistes radicaux du monde entier, y compris Oussama Ben Laden, pour mener le combat afin de s’assurer que les Russes restent bien là, tuant probablement un million d’Afghans et ravageant le pays.

L’interviewer a interrogé Brzezinski à ce sujet. Il a demandé, « Pensez-vous que cela valait la peine de le faire ? ». La réponse a été : « Écoutez, que représente le sort des Afghans comparé à l’importance d’abattre l’ennemi mondial ? ». Voilà c’est ce que nous sommes toujours aujourd’hui. C’est Hillary Clinton, il y a deux jours, qui disait : « Faisons comme ça. Attirons les Russes en Ukraine, menons une dure guerre de guérilla, soyons très sévères avec eux. Ça les épuisera, les détruira, nous les ferons tomber ». Bien sûr, au passage, l’Ukraine sera anéantie. Ok, voilà ce que nous sommes maintenant, à l’extrémité libérale du spectre. Je ne suis pas en train de vous parler de Josh Hawley, vous savez. [Josh Hawley, 1er sénateur Républicain à s’opposer à la certification du collège validant l’élection de Biden en 2020, pressenti vouloir se positionner pour succéder à Trump comme candidat en 2024, NdT] La Suite ICI: les-crises.fr/noam-chomsky

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