[L’HISTOIRE D’UNE CHANSON] – L’oisillon et le crocodile ou la fable de Youssou N’Dour

Le chef-d’œuvre « «Pitche Mi» (Picc mi) » de Youssou N’Dour

Rappel : Savoir écouter la musique, c’est aussi quelque chose qui s’apprend. Il faut bien comprendre que pour rentrer dans l’intelligence d’une chanson, il faut l’écouter religieusement afin de comprendre le fond et la forme pour percevoir le sens du message délivré par le texte. Les paroles d’une belle chanson ont toujours la capacité d’émouvoir. Elles peuvent provoquer des larmes de joie ou de tristesse. C’est pourquoi certaines chansons nous prennent aux tripes et ne nous lâchent jamais. À chaque fois qu’on les écoute, cela déclenche en nous le frisson musical. On peut les écouter en boucle sans jamais comprendre pourquoi on ressent quelque chose de si fort. Ainsi, le chef-d’œuvre «Pitche Mi» est de celles-ci.

Le chef d’œuvre «Pitche Mi» est sorti pour  la première fois dans le volume 8, « Immigrés-Bitim Rew », qui a la particularité d’être un des premiers albums internationaux du roi du mbalax. C’est le premier titre de la face A de la cassette destinée au public sénégalais et le deuxième morceau du disque international sorti dans les bacs en 1984.

La chanson «Pitche Mi» est une fable qui relate l’histoire d’un oisillon (sur un arbre) en détresse qui a besoin d’aide et qui fait appel à sa mère pour qu’elle vienne à son secours pour le délivrer des manœuvres sordides et des belles paroles trompeuses d’un crocodile qui lui fait croire qu’il est là pour lui tenir bonne compagnie en attendant que sa mère revienne. Ainsi tout au long de l’histoire, le crocodile, avec des paroles mielleuses, essayera de faire descendre l’oisillon de l’arbre afin de le capturer et de le dévorer, d’où cet appel à la rescousse du petit oiseau qui recherche un sentiment de sécurité et réclame interminablement sa mère – et non son père – pour venir le libérer. Ainsi il faut reconnaître ici que cet appel à l’aide de l’oisillon qui réclame sans cesse sa mère n’est pas anodin.

Dans la société ouest-africaine et plus particulièrement, au Sénégal, chez les Peuls et les Wolofs, on ne fait jamais appel au père quand on se blesse, lorsqu’on est en danger ou on a mal; on appelle toujours à la rescousse la mère en disant: « Ha Nénam (Ha ma mère) » chez les Peuls (Haalpulaar) et « Wooy sama ndey ou Wooy Yaayoo (woy ma mère) » chez les Wolofs. « En Afrique, la mère est respectée presque à l’égal d’une divinité. Tout ce que nous sommes et tout ce que nous avons, nous le devons une fois seulement à notre père, mais deux fois à notre mère », disait Amadou Hampâté Bâ.

C’est pourquoi, dans l’histoire que You nous raconte, c’est tout à fait normal et naturel que l’oisillon fasse appel à sa mère pour l’aider à s’extirper de ce bourbier, de cette situation de danger imminent qui le guette.

D’autre part, il y a un double sens qui se cache derrière cette chanson. Ainsi elle peut s’interpréter de deux façons différentes. Pour les auditeurs avertis, il s’agit plutôt d’une allégorie pamphlétaire qui dénonce la mainmise des puissances coloniales européennes sur le continent africain et à travers laquelle Youssou, le griot urbain, tire la sonnette d’alarme sur les coopérations, l’assistance, les prêts et les aides que la Banque mondiale et FMI octroient constamment aux pays africains pour mieux les contrôler et les exploiter. Ainsi comme la version originale de «Pitche Mi» dénonçait, dans un sens le néo-colonialisme sans l’avouer, Youssou va revisiter la chanson en 2010 sur l’album reggae « Dakar-Kingston en y incorporant d’autres paroles pour mieux se faire comprendre et faire passer efficacement le message.

La version originale de «Pitche Mi» est une Ballade, une complainte, aux accents reggae, magistralement exécutée par les membres du Super Étoile. Musicalement, le point d’orgue de la chanson est le légendaire solo de guitare plaintif de Mamadou Jimi M’Baye avec une touche jazzy  annonciatrice de ce qui allait suivre pour le Super Étoile c’est-à-dire de la future venue du virtuose qui allait révolutionner la musique du groupe, en l’occurrence Habib Faye.

Parmi toutes les chansons de Youssou N’Dour, l’une des plus belles et des plus tristes reste sans doute «Pitche Mi». Ce chef-d’œuvre est d’une beauté incroyablement envoûtante. Cette chanson est enrichissante et pleine d’enseignements.

Les morales de cette fable de You

Pour paraphraser Amadou Hampâté Bâ, je dirai que ce chef-d’œuvre de Youssou N’Dour est un miroir où chacun peut découvrir sa propre image.

De cette histoire, entre l’oisillon et le crocodile, on pourrait en tirer plusieurs morales:

1 – Ce qui apparaît comme une gentillesse ou une bienveillance n’est le plus souvent qu’une ambition déguisée qui méprise de petits intérêts pour aller à de plus grands.

2 – Tout homme qui agit avec prudence ne se fie jamais à l’apparence. (L’oisillon avait bien compris le jeu du crocodile)

3 – Paroles mielleuse mais haine dans le cœur.

4 – Méfiez-vous des apparences, car les paroles les plus amènes cachent parfois les desseins les plus noirs.

5 – Les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent et y croient.

(Le crocodile dans son intention de mieux leurrer l’oisillon afin de le capturer pour le dévorer va lui faire des promesses et va même jusqu’à faire croire à ce dernier qu’il est un ami de sa mère. Mais on sait très bien que le crocodile ne pourra jamais tenir sa promesse, car il agit toujours selon sa nature qui est de dévorer sa proie. Heureusement pour l’intelligent oisillon qui a compris très vite le piège et savait, a posteriori, que le crocodile, malgré ses paroles mielleuses et rassurantes, allait manquer à sa parole et ne satisfera jamais son sens de l’honneur.)

6 – “Une maman est celle sur qui l’on compte pour les choses qui nous importent le plus.”

7 – Personne ne peut remplacer une mère, car c’est un manque absolu.

8 – Tant qu’il y a de la vie, il y a toujours de l’espoir

9 – Quand tu mens, ton langage corporel te trahit toujours.(l’oisillon a bien compris à travers le regard et l’attitude du crocodile que ce dernier était en train de l’entuber: « Bët yi ma ki di xool, du bët’u jàmm »)

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Mamadou Sekk est un passionné de culture et de musique africaine. Il est l'initiateur du Berger Des Arts (Gaynaako Ñeeñal) The Shepherd Of Arts et Festival Blues D'Afrique / Assoc. Le Berger Des Arts est dédié à la collecte, la conservation, la mise en valeur et l'interprétation des musiques du monde, sous-estimées ou en péril, qui ont contribué à la naissance du Blues afin d'éviter leur disparition.

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