Pendant quelques années, le Maroc a vendu ses bâtiments publics, en commençant par ses hôpitaux, en leasing. L’opération a permis de dégager des sommes colossales en cash et de masquer l’augmentation de la dette dont le montant total est officiellement estimé à 67,1 % du PIB. Mais le tour de passe-passe n’est pas sans risque financier et la banque centrale marocaine a annoncé la fin de ce dispositif d’ici 2028. Source: Julie Chaudier pour Orient XXI.

Un tour de passe-passe permettant d’emprunter toujours plus sans augmenter sa dette officielle.©Martin Kalfatovic / Orient XXI
« Le budget de l’État ? Vous n’y comprenez rien ! L’opacité s’est étendue depuis quelques années. Il y a une véritable boîte noire dans le budget », lâche, excédé, Najib Akesbi. L’économiste, enseignant à l’Institut Agronomique et Vétérinaire de Rabat (IAV), pointe du doigt depuis plusieurs années, notamment sur sa chaine Youtube, les « financements innovants » utilisés par le Maroc depuis 2019. Censées offrir à l’État de nouvelles ressources pour relever les défis sociaux et économiques colossaux auxquels il faut faire face, ces pratiques se sont résumées à un tour de passe-passe permettant d’emprunter toujours plus sans augmenter sa dette officielle.
En 2018, le ministre de l’économie et des finances d’alors, Mohammed Benchaâboun, évoque, lors du discours de présentation du projet de loi de finances 2019,
le recours à un nouveau mécanisme de financement, basé sur un partenariat entre l’État et un groupe d’acteurs institutionnels, qui permettrait de mobiliser un financement global de 12 milliards de dirhams [1,10 milliard d’euros] d’investissement pour l’année 2019, dans le cadre de l’allégement de la charge sur le budget de l’État et du maintien des équilibres financiers.
Ce mécanisme est simple : il consiste à vendre un bien immobilier de l’État, mais à en garder l’usage en le louant à l’acheteur avec un bail très long de trente ou quarante ans, au bout duquel l’État conserve la possibilité de récupérer la propriété de l’immeuble. Ce procédé bien connu s’appelle en français une cession-bail (sale and lease back [LSB] en anglais).
Le tour de passe-passe comptable est édifiant : le cash que reçoit l’État est compté comme une recette exceptionnelle — et non comme un emprunt. Le loyer à payer à l’acquéreur n’est donc pas comptabilisé comme « service de la dette » (intérêts payés), mais comme une dépense courante pour chacun des ministères concernés par ces cessions. Dès lors, la dette n’apparaît nulle part.
L’État emprunte régulièrement sur les marchés internationaux des capitaux et auprès des institutions financières, comme la Banque mondiale et le Fonds Monétaire International (FMI). Les premiers réclament des taux d’intérêt plus ou moins élevés selon leur degré de confiance dans la capacité d’un État à rembourser — ce que l’on appelle le « risque souverain » —, évalué par les agences privées de notation — qui ont joué un rôle dans la mise en place des politiques d’austérité en Grèce — qui se fondent sur le niveau d’endettement d’un État et son déficit budgétaire. Les secondes — Banque mondiale et FMI — imposent des limites à l’endettement et au déficit pour accorder leurs prêts, souvent à des taux inférieurs à ceux du marché. Autrement dit, les deux font pression pour réduire ces deux variables économiques.
Ainsi l’agence Standard & Poor’s (S&P) qui dégrade la note du pays en avril 2021 à la suite de la crise du Covid-19, la relève en septembre 2025. « La note du Maroc passe de “BB+” à “BBB-” [reflétant] des perspectives macroéconomiques solides, un assainissement budgétaire progressif et un déficit du compte courant maîtrisé », précise-t-elle dans son étude annuelle1.
Tour de passe-passe financier
Mais il ne s’agit que d’un trompe-l’œil. En fait, le Maroc entretient une dette cachée. Entre 2019 et 2024, l’État a vendu 107 milliards de dirhams (9,58 milliards d’euros) d’immobilier public, selon le ministère des finances. En 2025, s’y ajoutent 40,1 milliards de dirhams2. Enfin au deuxième trimestre 2026, le Compte spécial de remploi domanial, un des comptes spéciaux du Trésor recueillant le fruit des ventes des biens publics, a reçu 10,9 milliards de dirhams supplémentaires, selon la Trésorerie générale des finances, sous l’intitulé « recettes diverses ».
Au total 158 milliards de dirhams (14,6 milliards d’euros) d’immeubles publiques ont déjà été cédés3. Le recours à ces pratiques s’accélère : 13 % de ces ventes ont été réalisées par le gouvernement de Salaheddine El Othmani (avril 2017-octobre 2021) du Parti de la Justice et du Développement (PJD), d’obédience islamiste ; 86,4 % par son successeur Aziz Akhannouch (octobre 2021-septembre 2026) du Rassemblement National des Indépendants (RNI), parti libéral de centre-droit. Cumulées, ces cessions représentent 8,8 % du PIB de 2026. Si on les réintégrait à la dette du Trésor marocain, comme elles le devraient, celle-ci bondirait de 67,1 % à 75,9 % du PIB. Lire La Suite ICI








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