«dépité bi» ou une société qui veut le changement sans se changer

La pièce « dépité bi »  de la compagnie Kàddu Yaraax : une radioscopie d’une société qui veut le changement sans vouloir se changer.

 

La pièce est de nature unitaire : unité d’action, unité de lieu et unité de temps. Son dispositif est d’une extrême simplicité : une chaise que l’on pose au milieu de la scène, un homme ou une femme (le ou la député) vient s’y asseoir, un groupe d’hommes et de femmes vient s’agglutiner autour de lui et l’appellent « Honorable ».

La pièce dure environ une heure. Une heure pendant laquelle le député ne parle presque pas. Il gesticule, il mime, il lâche des mots et des bribes de phrases, il exprime ses émotions à travers le masque de son visage qui peut virer de l’épanouissement à l’étonnement sans transition.

Le groupe d’hommes et de femmes qui vient s’agglomérer autour du député n’a pas d’identification formelle, mais il est assez représentatif des masses laborieuses. Il n’a pas non plus une qualification connue et reconnue, sinon celle de faire voir au député où se trouve son intérêt. Il se charge de la mission de montrer à l’élu du peuple ce qui doit être son mode de conduite, lui qui ignore tout ce qu’il devrait savoir, et de son mandat, et de son peuple et même de lui-même. Là se trouve ce qui fait fonctionner la pièce, ce qui entraine le public et qui fait qu’il a envie d’aller jusqu’au bout.

Cela passe par une litanie de questions basiques, absurdes, drôles, mais parfois tristes et même tragiques.

Ces questions sont en réalité un procédé pour faire un lavage de cerveau au député, enfin de faire mourir l’idéaliste soucieux de l’intérêt général en lui, et faire naitre un égoïste mû seulement par ses intérêts et par une volonté de jouissance.

Au fil des questions et des réponses apparait le doxa du peuple sénégalais. Ses opinions liées à la politique, aux forces occultes, aux valeurs matérielles et immatérielles, etc.…

La première idée (qui en réalité est une idée reçue largement partagée par les sénégalais) à battre en brèche dans l’esprit du député,  est qu’il doit cesser de croire qu’il est l’enfant du peuple. Il est juste l’enfant de sa mère. S’il en est arrivé là, ce n’est pas parce que le peuple l’a élu, mais c’est juste le fruit du travail de sa mère, par conséquent il ne doit rien à personne, il doit juste penser à jouir, à profiter et à faire profiter ses proches, bien évidemment eux en premier lieu.

Ils lui font comprendre qu’en contre partie, ils seront ses remparts infranchissables et pour cela :

  • Honorable est-ce que tu es armé ?
  • Bien sûr, j’ai un pistolet avec moi.
  • Hoooo, il se met en danger et il nous met tous en danger. Nous voulons dire

mystiquement Honorable ? Mais ce n’est pas grave nous allons nous en charger.

Ils se mettent à énumérer l’armada pléthorique de charlatans de tout acabit qui pullulent sur nos médias et les réseaux sociaux, qui se disent être capables de toutes sortes de miracles. Et pour davantage ferrer leur proie, ils égrènent une longue liste d’anciens élus et de caciques politiques devenus des loques humaines parce que mystiquement atteints.

Par égoïsme, ils le mettent en garde contre les anciens du régime en place qui veulent quitter leur navire en naufrage pour venir le rejoindre et continuer à jouir, alors que tout ce qu’ils doivent faire c’est de trimer entre les pénuries et dans les transports en commun comme le reste du peuple.

Cette pièce traduit d’autant plus la mentalité du sénégalais (en général) que ses protagonistes se prononcent avec des proverbes, certes la plupart du temps galvaudés, travestis, utilisés hors de leur contexte. Ces proverbes, au-delà du mauvais rôle qu’on leurs fait jouer, traduisent le désarroi d’un peuple étourdi, coupé de ses racines et sans cesse trompé par ses ‘’élites’’. A défaut d’avoir des institutions accessibles à tous et

susceptibles de les doter de formations et informations qui puissent les mettre au diapason des réalités actuelles d’un monde en pleine mutation ; ils s’agrippent d’une main sur les épaves d’un corpus de valeurs révolues, et de l’autre sur les objets et gadgets d’une modernité pas toujours en phase avec leur mode de vie.

Cette tragédie à la fois culturelle, politique et sociale d’un peuple est en fait assez symptomatique de la politique telle qu’elle se pratique presque un peu partout dans le monde. A l’instar d’une autre pièce de la compagnie « Le budget » qui montre avec humour le dispatching budgétaire d’un pays. Un jour je fus interpelé au matin sur la plage de Toubab Dialaw par un français d’un certain âge.

  • bonjour, c’est vous qui avez présenté la pièce cette nuit ?
  • oui, j’ai accompagné la troupe.
  • vous savez, je ne comprends rien du wolof, mais de ce que j’ai compris de l’histoire, vous pouvez enlever le nom du Sénégal et mettre celle de la France et la pièce gardera toute sa pertinence et son acuité.

 

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