À chaque crise, à chaque émeute, à chaque fait divers, le même réflexe : trouver un coupable collectif. Pointer l’immigration. Désigner les binationaux. La France n’écoute pas son peuple !

Manifs en France © Kenzo Tribouillard pour l’Agence France-Presse (AFP).
Fabriquer l’amalgame entre délinquance, origine et appartenance. C’est commode. C’est rentable. C’est surtout une faute.
Faute morale, parce qu’elle remplace l’analyse par la stigmatisation. Faute politique, parce qu’elle fracture ce qu’elle prétend défendre. Faute diplomatique, parce que le monde entier l’entend.
La loi est aveugle à l’origine, à la couleur, à la religion, au pays de naissance des parents. Elle sanctionne des actes. Pas des identités. Ce principe n’est pas une abstraction franco-française : il est consacré par le droit international des droits de l’homme¹ ainsi que par les principes constitutionnels qui fondent l’État de droit français³.
Alors, quand certains proposent de déchoir de leur nationalité les « binationaux » qui auraient participé à des exactions, ils ne renforcent pas la République. Ils la mutilent. Car que disent-ils, au fond ? Qu’il existerait des Français de première classe et des Français révocables. Que la nationalité serait un prêt, reprenable selon l’humeur électorale. Que le sang compterait plus que le contrat républicain.
C’est la négation du pacte républicain, énoncée avec les mots de la République.
Et les faits les contredisent. Selon les chiffres communiqués par le ministre de l’Intérieur, environ 90 % des personnes interpellées lors des violences urbaines de 2023 étaient de nationalité française⁴. Le rapport conjoint de l’Inspection générale de l’administration et de l’Inspection générale de la justice retient quant à lui une proportion de 79 % parmi les personnes condamnées étudiées⁵. Les travaux du Sénat font état d’une proportion de 71 % parmi les condamnés définitifs⁶.
Quelle que soit la fourchette retenue, ces chiffres montrent que la question ne peut être réduite à la nationalité. Ils invitent plutôt à s’interroger sur les fractures sociales, les difficultés d’intégration, le décrochage scolaire, certaines défaillances des politiques publiques et le sentiment d’abandon exprimé dans certains territoires.
Mais reconnaître cela demande du courage. Désigner un binational ne coûte rien.
Il y a une hypocrisie que plus personne, hors d’Europe, ne supporte : traiter l’Afrique comme un partenaire quand il s’agit de marchés, et comme un problème quand il s’agit d’hommes.
L’Afrique, c’est un continent de plus d’un milliard d’habitants, la démographie la plus jeune du monde, un marché que les entreprises françaises, dans les secteurs de l’énergie, des mines, des télécommunications, des transports, de la finance ou des infrastructures, ne cessent de revendiquer.
Ce sont des contrats, des implantations, des dizaines de milliers de ressortissants français établis sur place, des partenariats économiques, universitaires et culturels qui structurent les relations entre les deux espaces depuis des décennies.
Et en face ?
Un discours public qui, à chaque élection, réduit ce continent à un flux, ce partenaire à une menace, ces peuples à un problème.
On ne peut pas vouloir les marchés et refuser les hommes.
On ne peut pas exploiter les ressources et mépriser les ressortissants.
On ne peut pas signer des accords le matin et stigmatiser les signataires le soir.
Le respect est une voie à double sens. Aucun État n’a jamais obtenu durablement la protection de ses ressortissants et de ses intérêts en traitant publiquement ses partenaires avec condescendance.
Les mots d’un ministre, d’un député ou d’un candidat ne s’arrêtent plus aux frontières. Ils sont repris à Dakar, Rabat, Alger, Bruxelles, Washington ou Pékin. Ils façonnent l’image d’un pays et donc une part de sa puissance réelle. Car au XXIe siècle, la puissance se mesure aussi à la crédibilité.
La France se présente partout comme la patrie des droits de l’homme, de l’égalité et de l’universalisme. Cette prétention lui impose une exigence que d’autres n’ont pas nécessairement : la cohérence.
Un pays qui invoque l’égalité dans ses discours internationaux ne peut pas tolérer que des citoyens soient symboliquement renvoyés à leurs origines dès qu’un débat s’échauffe.
Un pays qui invoque le respect du droit international ne peut ignorer les principes fondamentaux qu’il défend sur la scène mondiale. La cohérence n’est pas un luxe moral. C’est une condition de puissance.
Chaque fois qu’un dirigeant cherche une voix dans la division, il en perd mille dans la considération que lui portent les autres peuples.Un candidat cherche des voix. Un homme d’État répond d’un pays. Le candidat désigne un bouc émissaire et savoure le sondage du lendemain.
L’homme d’État sait que ces mots-là ne s’effacent pas. Ils nourrissent les tensions, renforcent les extrémismes, détériorent les relations internationales et laissent à la nation une facture qu’elle paiera parfois pendant des décennies.
La sécurité, l’intégration et la cohésion sociale sont des enjeux réels. Ils exigent du sérieux, du courage et de la lucidité.
Aucun ne sera résolu en érigeant une catégorie humaine en responsable collectif des difficultés du pays.
La République n’a pas besoin de boucs émissaires. Elle a besoin de justice. Elle a besoin de vérité. Elle a besoin d’une loi appliquée à tous avec la même fermeté et la même impartialité. Car lorsqu’un citoyen commet une infraction, ce ne sont ni son origine, ni sa couleur, ni le pays de naissance de ses parents qui sont jugés. Ce sont ses actes
Et lorsqu’un responsable politique l’oublie, il ne fragilise pas seulement les immigrés et leurs descendants. Il fragilise l’idée même de la République, la crédibilité internationale de son pays et la confiance sans laquelle il n’y a ni commerce, ni diplomatie, ni paix.
L’histoire retient rarement ceux qui ont prospéré en attisant les peurs.Elle retient davantage ceux qui ont eu le courage de rassembler lorsque la division semblait plus rentable.
Une nation forte ne se bâtit ni sur la peur, ni sur la stigmatisation. Elle se bâtit sur la justice, le respect mutuel, la dignité humaine et la capacité de voir plus loin que la prochaine élection. La France a le choix. Le monde, lui, a déjà commencé à juger.
Notes
1. Déclaration universelle des droits de l’homme, Assemblée générale des Nations unies, Résolution 217 A (III), 10 décembre 1948, art. 2 : principe de non-discrimination.
2. France, Constitution du 4 octobre 1958, art. 1er ; Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, arts. 1er et 6 ; jurisprudence constante du Conseil constitutionnel relative au principe d’égalité devant la loi.
3. Gérald Darmanin, audition devant la Commission des lois de l’Assemblée nationale, 19 juillet 2023, relative aux violences urbaines de juin-juillet 2023 ; environ 90 % des personnes interpellées étaient de nationalité française.
4. Mission d’analyse des profils et motivations des délinquants interpellés à l’occasion de l’épisode de violences urbaines (27 juin-7 juillet 2023), rapport conjoint de l’Inspection Générale de l’Administration (IGA) et de l’Inspection Générale de la Justice (IGJ), août 2023 ; échantillon représentatif de 395 personnes majeures condamnées, dont 79 % de nationalité française.
5. Sénat de la République française, mission d’information relative aux violences urbaines de 2023 ; données relatives aux condamnés définitifs faisant apparaître une majorité de personnes de nationalité française (71 %).
6. Convention sur la réduction des cas d’apatridie, New York, 30 août 1961, notamment art. 8 relatif aux limitations de la privation de nationalité.








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