Son public blasé à l’exeptionnel, Youssou Ndour continue pourtant de surprendre

C’est long… Mais lisez tranquillement….Youssou Ndour, c’est une icône. Une histoire et une légende. Un monument de talent et de culture. Résilient et excellent dans tout ce qu’il fait. Un anticolonialiste qui a éduqué son peuple par ses chansons. Aucun musicien européen n’a sa notoriété ni son aura planétaire. Hier, à Bercy, il a offert un spectacle exceptionnel.

Le grand bal de Youssou Ndour était exeptionnel. Cela ne surprend personne, puisque c’est un habitué des faits. Mais cela a pourtant surpris tout le monde. Et ça aussi, il en est un habitué.

C’est-à-dire qu’il ne surprend personne puisqu’il nous a habitués, depuis toujours, à des spectacles de très haut niveau, au point que chacun sait qu’en dessous de la barre de la perfection scénique, on ne trouve pas Youssou Ndour.

Et pourtant, il surprend toujours, parce que chaque spectacle est une expérience unique, une histoire qui traverse le temps sans en être affectée, un univers puissant et singulier. En regardant le spectacle, je me suis demandé comment écrire un texte qui pourrait raconter Bercy.

Au cours d’un moment de réflexion, je me suis résigné à écrire sans vraiment raconter. Parce que Bercy ne se raconte pas. Il se vit. Je ne suis pas fan des spectacles de musique.

Je suis un die-hard folk musician, assis sur une chaise, en train d’écouter une musique et une voix simples, en rêvant de prairies, de champs et de paysages poétiques.Mais je n’ai jamais cessé de comprendre que le travail et l’effort derrière une performance artistique intense et ses chorégraphies spectaculaires constituent des éléments du langage musical qui nécessitent une science de la précision, un art de la créativité et une maîtrise exceptionnelle de l’expression visuelle.

Lorsque je regarde un spectacle et ses performances artistiques de haute qualité, je ne peux m’empêcher de constater que seuls les plus courageux atteignent ces niveaux d’excellence et développent ces capacités presque surhumaines, capables de transmettre des émotions et de créer des moments de communion et de partage sans cesse renouvelés, à chaque seconde et sur chaque millimètre de l’espace scénique.

Je vais donc laisser les vidéos montrer le côté technique et magistral de la présence scénique de Youssou Ndour.Je me contenterai de parler de musique.

Je commence par Moustapha Gaye, le guitariste.Sa tâche est rude. Et elle n’est pas très fair. Oui, comment remplacer un monument comme feu Jimi Mbaye ? Jimi avait fait de sa guitare une identité sonore du Super Étoile. Il avait réussi là où tant d’autres cherchaient à s’affirmer et à se faire respecter à travers un jeu ouvert au reste du monde. Lui avait réussi à faire de son patrimoine culturel un véritable langage musical, à la fois national et international.

Alors, comment le remplacer aujourd’hui ?Surtout par un jeune ? C’est simple.C’est évident. Moustapha Gaye ne remplace pas. Il perpétue la mémoire de Jimi. Il la transforme en présent et en futur. Il la rend vivante malgré la disparition du maestro. Il rappelle que la technique de Jimi est une forteresse imprenable, que l’on ne prend pas d’assaut, certes, mais que l’on peut protéger à son tour après la disparition du maître de la forteresse.

Voici qu’au milieu des ruines surgit un jeune homme qui ramasse le drapeau tombé et fait face, contre vents et marées. Je quitte Moustapha et tourne mon regard vers le cœur de ce groupe. Un cœur qui bat comme un métronome.

Rythme et précision s’y côtoient, et Abdoulaye Lo, le batteur, est un autre gardien de la forteresse.Grosse caisse, caisse claire, toms et charleston se parlent à un niveau supérieur. La grosse caisse descend à des fréquences qui semblent friser les infrasons, tandis que le charleston nous gratifie d’aigus presque ultrasoniques.

« La peau des tam-tams et celle de la batterie sont souvent en conflit de présence et d’énergie », me disait Youssou Ndour un jour. Mais pas chez le Super Étoile.

Ici, la batterie semble orbiter autour des percussions comme une planète autour de son soleil. Toutes les ethnies sont présentes dans ces rythmiques de la terre sénégalaise.

Et pour bien fusionner tout cela, entre ces rythmiques incroyables et métronomiques, il y a la basse de Thierno Sarr, qui patrouille entre les rues de Dakar, du Sine et de la Casamance, du Fouta et de la Petite-Côte, comme un gendarme désireux de faire régner l’ordre dans la cité. Il est accompagné, pour cela, par le magicien de la guitare, Pape Oumar Ngom.

Depuis des décennies, il fait tranquillement son travail et joue son rôle « d’accompagnement » à la guitare. C’est un rôle qui semble, a priori, simple.

Et cette impression de simplicité est renforcée par le fait que Pape Oumar paraît impassible et que son visage serein peut facilement vous tromper.

Sa rythmique difficile et complexe est en parfaite symbiose avec le clavier d’Ibou Cissé. La façon qu’a Ibou de créer des nappes sonores est unique au monde, je crois.

Son timing est d’une précision remarquable, d’une constance presque absolue. Son acolyte Moustapha Faye, l’autre légende du Super Étoile, est à ses côtés.Son marimba puissant et rythmique distille des notes qui font danser frénétiquement l’ensemble des fans de Youssou Ndour.

Il y a aussi ceux qui sont les gardes du corps musicaux du chanteur : Mbaye Dieye Faye, Thio Mbaye, El Hadji Faye, Assane Thiam et un autre jeune Faye. Ils ont compris l’essence du rythme.Leurs frappes s’entrelacent, se répondent et se superposent dans une architecture polyrythmique d’une complexité remarquable, sans jamais perdre la mesure ni l’unité du tempo.

Mbaye Dieye Faye, Thio Mbaye, El Hadji Faye et Assane Thiam incarnent les chants guerriers et puissants de la nation sénégalaise. Assane Thiam est discret de nature. Sa présence se perçoit, se ressent, sans jamais déranger.Son tama ronronne. Mais dès qu’il arrête de jouer, un vide se fait sentir, que rien ne parvient à combler. Il est secondé dans ce rôle de gardien du temple par son fils Yatma, qui fascine par son jeu énergique et percutant.

Puis vient le benjamin des claviéristes.Moussa Ngom, digne fils de son père, Pape Oumar Ngom. Il a lui aussi la confiance du grand. Il manipule le clavier avec aisance et se montre aussi bon sur scène qu’en studio. Il est calme et déterminé.

Tous ces instruments sont accompagnés par les voix de stentor de Birame Dieng et de Djiby Seye, qui remplissent l’immensité de Bercy. De belles voix auxquelles se joint celle, suave et d’une grande justesse, d’Aïda Samb, qui atteint des notes aiguës à faire pâlir une sirène de jalousie.

Les danseuses et les danseurs…La grâce et la joie les portent lorsqu’ils s’élancent sur scène. Leur danse est une énergie, une puissance physique qui force le respect.

Il y a aussi ces trois-là. Ce trompettiste, ce tromboniste et ce saxophoniste. Ces trois bandits-là, je ne veux pas citer leurs noms. Mais allez, allons-y ! C’est Milda, Bossip et Ripa sont des instrumentistes à vent qui soufflent presque aussi fort que les trompettes de Jéricho.Un trio de choc qui rappelle le bon vieux temps des cuivres sénégalais.

Une belle émotion de la soirée fut la vidéo de Baaba Maal, projetée devant les spectateurs.Rendant hommage à Youssou Ndour, il y interprète une belle chanson, formulant ses vœux de bonheur, de succès et de longévité à son ami.

Viviane, Titi, la jeune fille, les lutteurs Eumeu Sène, Ada Fass, Ama Baldé et Balla Gaye, les danseuses, Yatma et son tama, la mascotte des Jeux olympiques, l’hommage appuyé à la Guinée, la prestation remarquée de Tiken Jah : autant de moments qui témoignent de la générosité, de la responsabilité et du sens du partage de Youssou Ndour.

Youssou Ndour.

Que dire de plus sur lui qui n’ait déjà été dit ?Il a passé sa vie à décoloniser nos esprits de manière subtile.Youssou Ndour est la voix de ce grand pays qu’est le Sénégal. Il est la manifestation du regard artistique que l’univers porte sur la beauté et sur la nature humaine.Reflectere, ce mot latin auquel on associe l’idée de réfléchir, de renvoyer une image.

Youssou Ndour reflète la culture africaine, mais aussi cette vision décomplexée de la modernité sénégalaise. Il en est le miroir. Le miroir de la réalité et des subtilités artistiques de tout un continent. Il est Youssou Ndour.

Bercy 2026 a été un succès historique et intemporel, et ce, malgré les manifestations violentes et les petites guérillas urbaines des jeunes à Paris. Lorsque l’Accor Arena décide de couper le son, pour des problèmes qui seraient liés à la gestion du temps, une jeune femme s’écrie :« Thiat Mannou ci niakk ! » Youssou Ndour lui fait face.

Comme un leader devant son peuple, il tient tête à cette Matrix qui nous a tant fatigués par sa froideur logistique et son absence d’émotion et d’empathie. Il dit NON. Il refuse de descendre de la scène. Et c’est dans son refus de se plier à la situation ubuesque imposée par les responsables de l’Accor Arena qu’il trouve, artistiquement, une formule qui résume tout.

Il leur lance :

« Vous respectez l’argent.Nous respectons les gens. » Deux visions du monde qui s’affrontent. Le capitalisme sauvage et l’humanisme. La froideur des règlements et la chaleur des êtres humains.Youssou était le gilet vert, hier.

Malgré les manifestations violentes en France, les guichets ouverts trop tard, la sonorisation coupée et une Accor Arena qui gagnerait à être plus professionnelle et plus précise dans son organisation, le roi du mbalax est resté debout.

He stood his ground.

Avec cette détermination tranquille qui force l’admiration. Et le public sénégalais, comme le public international, est venu en masse honorer le maître de Bercy.

Car au-delà des difficultés, des contraintes techniques et des incidents de parcours, il reste une vérité que personne ne pourra effacer : Ce soir-là, à Bercy, Youssou Ndour n’a pas simplement donné un concert. Il a rappelé, une fois encore, que l’excellence artistique est aussi une manière d’affirmer sa dignité, sa culture et sa liberté.

Dire NON, c’est dire OUI.

Oui à l’Afrique.

Oui à sa dignité.

Oui à son honneur.

Et oui à sa grandeur.

 

 

Son public blasé à l’exeptionnel, Youssou Ndour continue pourtant de surprendre, Information Afrique Kirinapost Save as PDF
Share

Pape Armand Boye est producteur et directeur du département audio de LaBoutique Studio, une structure réputée au Sénégal et en Afrique. Ingénieur du son de formation, il est devenu un acteur clé dans le développement de l'industrie musicale et culturelle du continent. Ses analyses sur les devenirs africains sont sur Kirinapost.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *