Cheikh Hamidou Kane, une parole d’hier pour demain ( par Hamidou Sall)

Hamidou Sall • « Cette phrase pour laquelle il souffrait le martyre, il l’aimait pour son mystère et sa sombre beauté ». Ainsi apparaît, au seuil d’un récit, un enfant devant une Parole qui le transcende, qu’il apprend dans la souffrance, mais dont déjà le mystère et la beauté le saisissent.

Hamidou Sall est essayiste et poète sénégalais. Il est le neveu de l’écrivain Cheikh Hamidou Kane.

Cheikh Hamidou Kane, une parole d’hier pour demain ( par Hamidou Sall), Information Afrique Kirinapost

« L’homme que je pleure et dont je parle aujourd’hui n’est pas seulement pour moi l’auteur de L’Aventure ambiguë. Il est de mon sang et de ma chair, il est mon oncle et aussi mon ami. Entre lui et moi, il y eut un livre…» Hamidou Sall

Cheikh Hamidou Kane s’en est allé dimanche 4 octobre 2026. Or le voici devant le mystère, devant le mystère de la mort. Mais, à vrai dire, était-ce encore pour lui un mystère ? Cet homme rappelé à son Seigneur avait depuis longtemps cheminé avec la mort. Il était de ces êtres habités par la prière et habitués à la prière. Sa formation coranique, commencée dès l’enfance, et la foi profonde qui ne le quitta jamais la lui avaient rendue familière comme l’un des horizons de la condition humaine. « Certes, nous appartenons à Allah et c’est vers Lui que nous retournerons », enseigne le Coran, en sa sourate « La Vache ».

Cette familiarité avec la mort remonte aux premières années de son existence. Élève de l’école coranique, le jeune Samba Diallo parcourait déjà les ruelles sablonneuses du Saldé de son enfance, au cœur du Fouta-Toro, faisant entendre ses litanies :

« Gens de Dieu, songez à votre mort prochaine. Éveillez-vous, oh, éveillez-vous ! Azraël, l’Ange de la mort, déjà fend la terre vers vous. Il va surgir à vos pieds. »

« Gens de Dieu, la mort n’est pas cette nuit qui pénètre d’ombre, traîtreusement, l’ardeur innocente et vive d’un jour d’été. Elle avertit, puis elle fauche en plein midi de l’intelligence. »

L’Aventure ambiguë est certes un roman mais sa saveur autobiographique nous dit ce que Samba Diallo doit à l’expérience de son auteur. Et voici qu’au terme d’une longue existence, l’enfant du « Foyer ardent », nourri du Coran et formé à la philosophie sur les bancs de la Sorbonne, enraciné dans la culture de son terroir et ouvert à celle de l’ailleurs, devenu l’un des plus grands écrivains de notre continent, retourne vers Son Créateur dont il avait si tôt appris la parole.

Mais l’homme que je pleure et dont je parle aujourd’hui n’est pas seulement pour moi l’auteur de L’Aventure ambiguë. Il est de mon sang et de ma chair, il est mon oncle et aussi mon ami. Entre lui et moi, il y eut un livre. Et entre ce livre et moi, il y eut sa cousine, il m’aurait repris sa sœur, ma mère, Zahra Elimane Racine Alpha Ciré Kane, qui plaça L’Aventure ambiguë entre mes mains alors que j’étais encore trop jeune pour en pénétrer toute la profondeur. Et à mesure que mon cheminement et ma propre expérience me donnaient les instruments nécessaires pour mieux l’entendre, je le lus et relus, y revenant sans cesse. Le livre, maître livre de bord, ne me quitta plus.

Bien des années plus tard, lorsqu’il accepta de préfacer L’Occident ambigu, ce compagnonnage avait poursuivi sa route sur le chemin de ma propre écriture. Dans la dédicace portée sur l’exemplaire à lui destiné, je lui savais gré « d’avoir consolidé en moi l’amour des origines et la passion de l’ailleurs et aussi de m’avoir ouvert la voie de l’écriture ». Il reçut ces mots avec cette élégance et cette modestie qui étaient les siennes et répondit, au cours de la cérémonie de présentation du livre à Dakar :

« Si j’ai été le semeur de vocation, Hamidou fut et reste un terrain fertile, en premier lieu du fait de sa capacité d’amitié qui est chez lui un don. »

Cette parole me revient aujourd’hui avec une force particulière. Car cette semence dont il parlait, j’ai fait de mon mieux pour l’entretenir. Au moment même où il nous quitte, depuis plusieurs mois, par la réflexion et l’écriture, je chemine encore avec lui, toujours moi, dans la quête de mon gnothi seauton, connais-toi toi-même.

Oui, mon chantier, j’aime dire le « cru de mon prochain cuit », interroge à son tour les origines et l’ailleurs, l’héritage et la rencontre, ce que nous recevons et ce que nous devons transmettre.

Oui, j’avais écrit sur Tonton Cheikh avant de savoir que j’aurais si tôt à écrire encore pour lui. Oui, tandis que j’écrivais sur lui, je continuais simplement à vivre avec lui.

Nous avons toujours été très proches. Mais, depuis quelques années maintenant, Paris et Dakar nous tenaient éloignés. Lors de ses séjours dans la capitale française, il déposait ses valises chez moi, rue de Lourmel. Sa présence était pour moi une source de bonheur et d’enrichissement. Nos longues conversations, sa passion pour l’histoire africaine, l’étendue de sa culture nourrissaient des échanges dont je sortais toujours plus riche. J’aimais l’écouter, l’interroger, apprendre de lui. Lorsque je revenais au Sénégal, nous avions le bonheur de nous retrouver. Ces dernières années, le grand âge et la maladie, hélas, avaient rendu les moments partagés plus difficiles.

Et voici que j’apprends par ses enfants, par Hawa et Oumou Kane, qu’il y a quelques semaines encore, à l’hôpital, alors qu’il était très affaibli et que la parole elle-même devenait difficile, il trouva la force de demander : « Comment va Hamidou Sall ? » Je garde aujourd’hui cette question comme l’un de ses derniers gestes d’affection à mon endroit. Les hommes ne meurent pas, ils se prolongent dans ceux qui leur sont fidèles. Ma fidélité à Cheikh Hamidou Kane vient de loin, de la famille et de l’amitié, de ce livre reçu des mains de ma mère, de nos conversations, de L’Occident ambigu qu’il accompagna de sa préface, et maintenant de ce nouveau « à naître » dans lequel sa présence demeure.

Mais il existe aussi une fidélité plus vaste que la nôtre. L’Aventure ambiguë a accompagné des générations d’élèves, d’étudiants et de lecteurs au Sénégal, en Afrique et dans le monde. Par cette œuvre, Hamidou Kane avait commencé, de son vivant même, à construire son immortalité, une immortalité intellectuelle assurément, mais aussi spirituelle.

Celui qui avait tant médité la rencontre des hommes et des civilisations savait qu’aucun de nous ne pouvait désormais « vivre de la seule préservation de soi ». Il avait placé dans la bouche de son Chevalier de père cette espérance qu’au terme de « nos longs mûrissements multiples » naîtrait « un fils au monde, le premier fils de la terre, l’unique aussi ». Il nous appartient désormais de poursuivre le chemin dont il nous a laissé les repères.

Cheikh Hamidou Kane, une parole d’hier pour demain ( par Hamidou Sall), Information Afrique Kirinapost

Cheikh Hamidou Kane, une photo publiée dans le New-York Times qui a rendu hommage à l’écrivain ©Album famille

Près de soixante-dix ans après L’Aventure ambiguë, cette parole n’a rien perdu de sa force. Elle semble même avoir devancé notre temps. Du jeune Samba Diallo, le chef des Diallobé disait : « Pauvre enfant, qui eût dû naître contemporain de ses ancêtres. Je crois qu’il en eût été le guide. » Cheikh Hamidou Kane fut, lui, contemporain de ses ancêtres et, par la clairvoyance et la puissance de son œuvre, il demeure contemporain de ses descendants, porteur ainsi d’une parole d’hier pour demain.

Voilà la puissance de l’esprit et la force de l’œuvre !

Cheikh Hamidou Kane s’en est allé, mais de ce qu’il a semé viendra la moisson du futur, pour construire des lendemains adultes et garder, selon la belle formule d’Aimé Césaire, « la force de regarder demain ».

 

 

 

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