New York — Il y a des chiffres qui parlent plus fort que les discours. Des chiffres qui, alignés les uns à côté des autres, dessinent une carte du monde que l’on préfère ne pas regarder. Abbas Araghchi, ministre iranien des Affaires étrangères, a posé une question simple. Une question qui, depuis des décennies, attend une réponse honnête. Et cette question, la voici : pourquoi l’Iran est-il le seul à ne pas faire payer le passage ?
Le monde moderne a ses octrois. Ses péages. Ses droits de passage. Des artères maritimes où chaque navire, chaque pétrolier, chaque porte-conteneurs dépose une obole avant de poursuivre sa route.
L’Égypte, la première. Le canal de Suez, 193 kilomètres de désert percé d’eau salée. Chaque transit coûte entre 200 000 et 700 000 dollars. Pour les grands porte-conteneurs ou les pétroliers, la facture peut dépasser le million de dollars. L’Égypte encaisse environ 4 milliards de dollars par an grâce à ce péage. Un revenu qui irrigue l’économie d’un pays au bord de l’asphyxie.
Le péage universel: une pratique ancienne comme le monde
Le Panama, ensuite. Le canal qui relie deux océans. Les tarifs oscillent entre 100 000 et 450 000 dollars par transit. Pour un grand navire New Panamax, la note peut atteindre 500 000 dollars. Certains armateurs, pressés, paient bien plus : jusqu’à 4 millions de dollars pour un passage prioritaire. Un marché aux enchères de la route maritime.
La Turquie, aussi. Le détroit du Bosphore, à Istanbul. Un péage par tonne. Depuis juillet 2026, le tarif est de 6,70 dollars par tonne nette. Un navire de 10 000 tonnes paie environ 25 000 dollars. La Turquie a augmenté ses tarifs de près de 15 % cette année.
Le Canada et les États-Unis, enfin. La voie maritime du Saint-Laurent. Un péage binational, administré conjointement par les deux pays. Chaque navire, chaque cargaison, chaque tonne paie son dû.
Le monde entier fonctionne ainsi. Les détroits, les canaux, les passages stratégiques : autant de péages qui financent des États, entretiennent des infrastructures, nourrissent des budgets. Personne ne trouve cela anormal. Personne ne crie au scandale. Personne ne qualifie ces pays de « menace pour la paix ».
Ormuz : Le détroit qui n’a jamais rien couté
Et puis il y a l’Iran. Et puis il y a Ormuz. Le détroit d’Ormuz. Ce goulet de trente-neuf kilomètres de large. Ce point de passage où transite 20 % du pétrole mondial. Cette artère vitale où les pétroliers du Golfe, les porte-conteneurs d’Asie, les navires du monde entier glissent chaque jour.
Et l’Iran, pendant plus de quarante ans, n’a rien demandé.Pas un dollar. Pas un centime. Pas une obole. Araghchi l’a dit sans détour :
« L’Iran a refusé d’imposer des frais pour le passage par le détroit d’Ormuz pendant des décennies. Il a maintenu le transit gratuit ! Et il l’a fait malgré toutes les campagnes de diffamation, les sanctions et l’isolement qu’il a subis. »
Pendant que l’Égypte encaisse des milliards, pendant que le Panama vend ses créneaux aux enchères, pendant que la Turquie augmente ses tarifs, l’Iran laissait le monde passer. Gratuitement.
La question qui fâche
Alors, la question d’Araghchi n’est pas une provocation. C’est une évidence qui dérange :« Et pourtant, vous vous attendez encore à ce que je croie que l’Iran est le « coupable » ici ? »Le coupable de quoi ? D’avoir laissé le monde naviguer sans payer ? D’avoir fourni, pendant des décennies, une sécurité maritime gratuite à des navires qui, parfois, transportaient des armes pour ses ennemis ? D’avoir été le « gardien du détroit » sans jamais présenter la facture?
Le monde médiatique, le monde diplomatique, le monde des chancelleries : tous ont qualifié l’Iran de menace. Menace pour la liberté de navigation. Menace pour la sécurité régionale. Menace pour l’ordre mondial. Mais aucun n’a jamais expliqué pourquoi l’Iran, seul parmi les nations qui contrôlent des passages stratégiques, n’a jamais fait payer le passage. Araghchi a posé la question. Personne n’a répondu.
Le service, pas le péage
L’Iran, aujourd’hui, parle d’instaurer des frais de service. Pas des péages, pas des droits de passage. Des frais pour la sécurité maritime, le sauvetage en mer, le contrôle du trafic, la protection environnementale. Des services qui, pendant des décennies, ont été fournis gratuitement.
L’Iran ne dit pas : payez pour passer. L’Iran dit : payez pour les services qui rendent votre passage possible. Et la nuance est immense. Le péage est un droit de passage. Le service est une contrepartie. L’un est un impôt. L’autre est une rémunération. L’Iran, en quarante ans, a offert le second sans jamais réclamer le premier.
Le monde à l’envers
Araghchi a brossé un tableau que le monde préfère ignorer. Un tableau où les pays qui font payer le passage sont respectés, et où celui qui ne fait pas payer est diabolisé.
L’Égypte perçoit des milliards. Elle est un allié. Le Panama perçoit des centaines de millions. Il est un partenaire. La Turquie perçoit des millions. Elle est un membre respecté de l’OTAN. L’Iran n’a rien perçu. Et il est l’ennemi.
« Le passage par le détroit d’Ormuz a toujours été gratuit. Alors comment l’Iran est-il devenu le « méchant » ? »
La logique est renversée. La morale est inversée. Le monde, décidément, a ses préférés et ses boucs émissaires. Et dans ce théâtre de l’absurde, l’Iran joue le rôle du généreux puni.
Ormuz, miroir du monde
Le détroit d’Ormuz n’est pas qu’une voie maritime. C’est un miroir. Un miroir dans lequel se reflètent les hypocrisies d’un système international qui récompense les uns et sanctionne les autres, non selon ce qu’ils font, mais selon ce qu’ils sont.
Les États-Unis n’ont jamais fait payer le passage dans le golfe du Mexique. La Chine ne fait pas payer le passage dans le détroit de Malacca. La Russie ne fait pas payer le passage dans le détroit de Béring. Mais l’Iran, lui, devrait payer pour avoir osé exister.
Araghchi n’a pas demandé d’aide. Il n’a pas demandé de soutien. Il a posé une question. Une question qui attend une réponse. Une question qui, si elle était posée à propos d’un autre pays, aurait déjà été résolue.
Ce qui reste
Dans les couloirs de l’ONU, les diplomates continuent de parler. Les résolutions continuent d’être rédigées. Les sanctions continuent d’être imposées. Et le détroit d’Ormuz continue d’être un point de tension.
Mais une phrase reste, suspendue dans l’air comme une évidence : « Pendant que l’Égypte, le Panama, la Turquie et le Canada font payer le passage, l’Iran a gardé le détroit d’Ormuz gratuit. Et pourtant, c’est l’Iran le coupable. »
Le monde a entendu. Le monde a compris. Le monde a détourné le regard.Parce que répondre à cette question, ce serait admettre l’inavouable. Ce serait reconnaître que le « méchant » n’est pas celui qui fait payer, mais celui qui dérange. Et ça, aucun discours, aucune résolution, aucune sanction ne pourra l’effacer.
Ormuz reste libre. Et l’Iran reste coupable. C’est peut-être ça, la vraie définition de l’injustice.








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