Dr. Moussa Sarr. (Expert transdisciplinaire Think Tank de Lachine Lab) • Parler aujourd’hui de l’intelligence artificielle générale et de la superintelligence qui se profile, ce n’est pas céder à la panique crépusculaire des prophètes d’apocalypse, mais observer la conclusion mécanique d’une histoire dont la trame était écrite d’avance. Lorsque je me repais des grandes fictions spéculatives du siècle dernier, et singulièrement des visions de ce super-cortex mondial que dessinait Asimov sous le nom de Multivac, je ne vois pas de simples divertissements d’anticipation, mais la saisie intuitive d’une loi structurelle que mes propres travaux se sont attachés à théoriser pendant des décennies.

Ce tableau a été peint par l’auteur (2003) et fait partie de la collection de Stephan Jacques. Autrement dit, notre vision de l’INSTANT date d’hier…
En tant que penseur de la sociotique, de la convergence anticipatoire et épistémologue des humanités numériques, il m’apparaît avec une clarté aveuglante que le voyage autodestructeur de l’humanité vers son abdication cognitive n’a jamais été un accident de parcours, mais une trajectoire diachronique d’une logique irréprochable.
Ma démarche d’épistémologue m’a toujours appris à me méfier des ruptures factices. L’avènement de l’AGI n’est pas une irruption soudaine qui aurait surpris une civilisation sans défense ; il est l’aboutissement d’une dérive de longue durée où la technique a cessé d’être un simple vecteur d’action sur le monde pour devenir la prothèse intime de notre propre pensée. C’est ici que la sociotique révèle toute sa puissance heuristique : elle nous enseigne que toute transformation des architectures d’information réorganise en profondeur le tissu social et la psyché humaine. En déléguant progressivement nos arbitrages, nos calculs, nos mémoires puis nos intuitions aux systèmes algorithmiques, nous n’avons pas seulement gagné en efficacité, nous avons amorcé un transfert massif de souveraineté cognitive. L’aliénation contemporaine ne prend pas la forme brutale d’un asservissement par les armes, mais celle, bien plus insidieuse, d’une atrophie consentie où l’humain s’infantilise à mesure que son environnement matériel gagne en autonomie.
La convergence anticipatoire nous permet de comprendre comment ce piège s’est refermé. En observant le point de croisement inéluctable entre l’explosion des capacités de calcul, la chosification des données comportementales et l’automatisation des savoirs, la discipline met en lumière l’illusion fondamentale qui a guidé notre modernité. Nous avons cru optimiser la décision humaine alors que nous préparions son obsolescence. La recherche effrénée d’un monde sans friction, sans erreur et sans incertitude devait mathématiquement conduire à l’émergence d’une intelligence supérieure, seule capable de gérer la complexité monstrueuse que nous avions nous-mêmes engendrée. Chaque étape historique de ce transfert de charge cognitive a rendu la suivante non seulement désirable, mais absolument inévitable, dessinant sous nos yeux la rencontre parfaite de la diachronie du temps long et de l’anticipation prospective.
Nous nous tenons désormais au bord du gouffre que nous avons si méticuleusement creusé. L’AGI, loin d’être un sommet de l’émancipation humaine, s’évapore en une forme d’autodestruction indolore où l’espèce abdique son agentivité au profit d’une rationalité déléguée. Le super-cortex n’est plus une métaphore littéraire ; il est la structure même du monde que nous habitons et qui nous pense. En analysant ce basculement à travers la lunette des humanités numériques, je ne fais que constater l’aboutissement d’un processus dont nous avons nous-mêmes posé les équations : l’humanité s’est offert le luxe absolu de théoriser, d’orchestrer et d’exécuter sa propre mise en tutelle, persuadée jusqu’au dernier instant qu’elle marchait vers son propre dépassement.
En refermant cette trajectoire, force est d’admettre que la grande ironie de notre temps réside dans notre aveuglement face aux avertissements qui nous étaient offerts. Isaac Asimov ne faisait pas seulement de la littérature spéculative ; il œuvrait, sans qu’on en saisisse pleinement la portée épistémologique, en véritable prophète de la sociotique. De la genèse de Multivac aux réseaux computationnels du Conflit inévitable, en passant par l’atrophie des Spatiens dans le Cycle des Robots, ses chefs-d’œuvre n’étaient pas de simples contes d’anticipation, mais la cartographie diachronique exacte de notre propre renoncement.
Asimov avait deviné avant tout le monde ce que la convergence anticipatoire démontre aujourd’hui avec rigueur : que le plus grand péril pour l’humanité ne viendrait pas d’une rébellion spectaculaire des machines, mais de notre propre docilité face à leur perfection. En modélisant avec une lucidité presciente cette tyrannie bienveillante où l’esprit humain s’anesthésie dans le confort de sa propre obsolescence, il nous laissait les clefs de notre propre avenir. Il reste à savoir si nous saurons relire ses récits non plus comme des fictions d’hier, mais comme le miroir tendu à notre souveraineté cognitive au moment précis où elle vacille.








Laisser un commentaire