UN EXILÉ EST COMME UN CHAT À AUCHAN

L’IRONIE N’EST PAS UNE BLAGUE… : UN EXILÉ EST COMME UN CHAT À AUCHAN… 30 ANS SE FÊTENT (ANNIVERSAIRE 1)…

 

« … l’exil peut engendrer de la rancoeur et du regret, mais aussi affûter le regard sur le monde. Ce qui a été laissé derrière soi peut inspirer la mélancolie, mais aussi une nouvelle approche. Puisque, presque par définition, exil et mémoire sont des notions conjointes, c’est ce dont on se souvient à la manière dont on s’en souvient qui déterminent le regard porté sur le futur (…) j’ai (utilisé) mon expérience d’exilé pour pratiquer la critique. J’espère (…) qu’un retour vers le passé ne peut se faire sans prise de recul, sans conscience qu’un retour ou un rapatriement intégral est impossible ».

Edward W. Said, Réflexions sur l’exil et autres essais, Paris, Actes Sud, 2008, p. 37.

I- QUI ARRIVE À MI-CHEMIN, POURSUIT LA ROUTE … JAMAIS ON NE RETOURNE UN CADAVRE, METTRE SON SEL ET AVANCER !

Depuis le mois de février 2019 (mois de ma naissance), mes amis de Facebook reçoivent quotidiennement des messages, avec des illustrations puisées dans le quotidien que je traverse… dans des lieux précis, à un temps variable… voyant stabilité et mouvement combattre l’un contre l’autre… rire, joie et pleurs se rencontrer sans se soucier des relations qui peuvent les unir… inventivité insoupçonnée… tout un tas de chose qui rappelle « La misère du monde », livre-enquête coordonné par Pierre Bourdieu. Bref plein d’anachronies et de compénétrations qui se superposent en se chevauchant… pour finir comme un palimpseste, lui même à analyser et à restituer.

Si au départ j’étais contraint de fuir une certaine atmosphère (la campagne électorale et bien d’autres choses…), quelques semaines après la découverte de cette sorte d’anachronie « volontaire » que je m’étais imposé » (aïe), je me suis rendu compte qu’elle était devenue une petite entreprise, s’apparentant à une recherche en direct… Bizarrerie qu’offre la technologie telle que nous la respirons aujourd’hui.

Il me fallait une attache territoriale (La Rue Armand Angrand, le Tefes de Ouakam et les quartiers adjacents (Reubeuss, Médina, Fann Hock, l’université dans sa globalité, le Point E, Mermoz ses fenêtres et ses portes, Fann Résidence, « ma » corniche, Ouakam furent, entre autres, des champs), une bibliographie… des voyages aussi, parce que le quotidien est un sacré voyage. Il nous transporte dans son flot, en nous ballotant ici et là.. de lieu en lieu… cousant par-ci, recousant par-là… tout quotidien s’ouvre sur une scène… donc il faut jouer avec lui…

Un historien, traversant son quotidien et celui des autres, aura certainement affaire à la notion du temps et à celle de la durée. Car le quotidien est en même temps exaltant et dur. Tout se déroule au quotidien, c’est trivial de le soutenir. Mais il faut aussi être-là, pour pouvoir le proférer.

Hier, aujourd’hui et demain, c’est toujours la banalité du quotidien qui continuera à gouverner l’existence. Constat de taille : on ne peut pas suivre le quotidien, il faut le vivre dans sa durée… comme une coulée de lave dévalant la pente d’un volcan en permettante ébullition.

Mais toute investigation… aussi… nécessite un arrêt, pour en évaluer l’évolution, et ou en infléchir l’orientation, en fonction des acquis et des constats. C’est-à-dire : se mettre dans le processus du « TËNK ».

Mot adorable et que j’utilise à tout bout de champ dans mes cours sur le commentaire de texte historique. Oui je le considère comme une invite à une « ÉNONCIATION ». On ne résume une chose que pour la valoriser davantage, et donc permettre un rebondissement productif.

TËNK POURRAIT SIGNIFIER- EN PULAAR – YOWDE KONGOL.

Et donc trois points de suspension apparaissent, qui doivent inciter à une poursuite de la réflexion. J’ai choisi de prendre des vacances pour explorer (pour nous)… ce que nous avons vu ensemble depuis février jusqu’à ce jour : zéro-neuf/zéro-neuf deux mille dix-neuf !

La symbolique s’invite, et j’en profite pour fêter avec vous un anniversaire.

II- « SOOYNAADE ANTENNE DODEL… » : DU JEU DE LA PERSPECTIVE À LA RÉALITÉ…

Je suis arrivé dans le territoire sénégalais le 9 septembre 1989.

30 ans déjà !

Ce jour donc, samedi 9 septembre j’étais à Dodel, village de feu tonton SILEYE GUISSE milliardaire, et dont les familles vont finalement m’accueillir, à Dakar, en m’adoptant dans des conditions de fils.

Oui, parce qu’à Dodel j’étais toujours « chez moi », et dans « notre » terroir commun, partagé entre deux territoires et baigné par le même fleuve. Le Doué passe par-là, imbibant les terres du waalo.

Aujourd’hui, il y’a un bac à Tufnde Dodel (Tefes de Dodel) qui fait traverser les véhicules en partance pour Cascas, via Sassel Taalbe et l’agglomération de DEMETTE (capitale des « Halaybe », Cf. Baba Maal et son « Kalajo »), alors qu’il y a 30 ans, les voitures s’arrêtaient aux berges, attendant les rares voyageurs.

Il y a moins d’un an, je suis passé par-là, constatant les mutations en cours dans l’île à Morphil. Rappelons que le conflit d’avril 1989 a permis un profond changement de mentalités dans les villages de cette zone, qui dépendaient fortement des rares villes du sud mauritanien.

Aujourd’hui à Boghe les populations écoutent Radio Demette. Alors que tout l’approvisionnement de Demette dependait largement de la ville de Boghé, ancienne escale. Cette mutation est l’un des éléments qui m’a le plus impressionné. En effet, il y’a 30 ans, les populations de la rive gauche des villages allant de Sinthiou (village de l’égyptologue, le professeur Aboubacry Moussa Lam et le professeur de français très affable Mamadou Lamine Ngaide avec lequel je suis souvent confondu. C’est tant mieux… c’est naturel…) à Daara Halaybe s’approvisionnaient à Boghé. Parce que Boghé était déjà wuro (ville… mais dans Wuro sonne le verbe wuurde = vivre).

L’histoire semble s’être renversée positivement, démontrant les capacités des populations à s’adapter même dans un environnement hostile !Bref les choses ont évolué et méritent de nouvelles investigations historiques et sociologiques, afin de saisir le mouvement globale des mentalités.

Daara et Lopel (ancien passage risqué, entre 1989 et 1992, pour se rendre à Boghé. Les gardes-frontières mauritaniens tiraient sur tout ce qui osait bouger) sont accessibles avec le bitume qui avance dans cette zone longtemps enclavée.

Donc, j’avais-jai de la famille à Dodel, pour ne pas dire que je suis apparenté à tous les dodelois. Vérité historique et sociologique incontestable. Moins d’une vingtaine de kilomètres sépare Boghé (où je suis véritablement né) de Dodel.

Dodel, c’est un vrai« chez moi », parce que mes tantes maternelles y vivent. Une partie de la famille du grand-père maternel est éparpillée par-là. Elle est dispersée entre Bodé (de Suleymaan Baal)… Tulde Ngal, Thialaga et environs…Et ironie du sort j’ai eu mon propre cousin sénégalais bon teint… comme étudiant. Il est aujourd’hui inscrit en égyptologie, suivant le sillon ouvert par le professeur Aboubacry Moussa Lam ! Sacré Dodel…

Jeunes on se plaisait à scruter dans le lointain horizon, à partir du pont en terre qui sépare Boghé escale et Boghé Dow, l’antenne de Dodel : « sooynaade Antenne Dodel ». C’était toujours avec une grande joie que de la voir d’aussi loin. Comme si on testait notre acuité visuelle !

Eh bien, je ne savais pas que c’était cette même antenne, que je voyais dans le flou, qui allait m’accueillir. En effet, elle se trouve à votre droite si vous venez de Haayre Law (un autre élément du terroir qui m’a vu naître, il y’a 57 ans), et le village des réfugiés à votre gauche. Il a depuis lors grandi, à devenir un véritable « quartier », faisant de Dodel une petite ville en devenir (aujourd’hui commune rurale, et auparavant chef-lieu de communauté rurale).

Il n’est pas saugrenu de penser que, même si le loumo de Dodel était déjà couru, les réfugiés de Dodel ont impacté positivement dans son développement, et dans la transformation de la place en « marché central », doté d’un « Stop », un garage informel, qui permet de rejoindre Dakar, en traversant tous ces villages qui s’échelonnent jusqu’à la ville du sucre, Ross-Bethio… NDAR, ou se rendre plus à l’est vers Wourossogui (Matam)… et jusqu’à Yafera dans le Bakel, bifurquer pour le Bundu, prolonger jusqu’à Tambacounda… avant de laisser le butine de Kédougou se dérouler comme un serpent noir, portant son trait blanc sur son dos… passer le pont de Gouloumbou… et se diriger vers Kolda, par Velingara, Diaobé… Dioulacolon… vous aurez laissé Manda douane et Madina Gounass bien derrière vous.

Donc, c’est la route nationale numéro 2, qui sépare le village de Dodel et celui des réfugiés mauritaniens. Route nationale ! Je ne connaissais pas cette signalisation qui semblait jouer… à présent… un rôle non pas de séparation, mais de délimitation.

Dodel était déjà en métamorphose. Je ne pouvais prétendre à un autre matelas que celui d’un exilé.

JE SUIS ARRIVÉ AVEC MON CARTON DE DIWLIIN COMME CAPITAL… VENDU DIMANCHE AU LUUMO DE DODEL…

Et, le 10 septembre 1989, j’embarque pour Dakar… chute : Pavillon A, Couloir A, chambre 14… je me mets dans la peau d’un « clando »… depuis lors je suis le cours de 16 millions de maîtres.

Un privilège d’exilé, perdu dans sa vraie quotidienneté. Heureux jusqu’au bout !

Poursuivre : « Laissez-moi venir, je sais maintenant nager ».

(Paroles de Mahlke, personnage de Günter Grass, lire son roman : Le chat et la souris, Paris, Éditions Seuil (Points), 1962 (1961), p. 71).

À demain au pavillon A.

NB : IL PLEUT…

Ni autobiographie, ni ego… anniversaire kesse !
Donc j’attends vos cadeaux, vous friends de Facebook.

Bonne semaine et mes hommages à la population des « Petites gens », « petites gens » avec lesquels je ne cesse d’apprendre comment « ÊTRE », et non comment « DEVENIR »…

Je suis exilé… c’est un fleuve qui coule vers une embouchure…poisson d’eau douce en immersion dans le gëj !

 

Crédit-Photo : Alpha Oumar Ndiongue

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Il écrit et ne s'arrete jamais d'écrire. Avec humour, philosophie, il raconte les lieux comme personne. Enseignant-Chercheur à UCAD, Abdarrahmane Ngaidé est un historien de formation.

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