PANDEMIE ET FINANCEMENTS ILLICITES

Fatou Fall est analyste en Défense, Sécurité et Paix. Elle nous livre son regard d’experte sur les élans de solidarité qui surgissent en ces périodes de Covid-19 pour soutenir les personnes vulnérables et qui peuvent paradoxalement favoriser le développement de flux financiers illicites.

Fatou Fall • Les périodes épidémiologiques et surtout pandémiques sont souvent marquées par des élans de solidarité considérables afin d’aider les uns et les autres à supporter les divers impacts. Dans ces moments de trouble et d’angoisse, les esprits, ne pensant qu’à la survie, peinent à concevoir que cette conjoncture soit favorable au développement de flux financiers illicites. Cela semble bien paradoxal dans la mesure où la hantise d’une récession sévère plane en permanence en raison du ralentissement prononcé des activités économiques.

Mais qu’en est-il réellement de ce concept de croissance économique ? Au plan étymologique, la dynamique des inégalités semble nous imposer un schéma correspondant à des investissements opérés par les pays riches dans les pays pauvres. En réalité, les pays pauvres sont « les véritables investisseurs ». Pour y voir plus clair, il faudrait prendre en compte le paramètre démographique. D’ailleurs, Thomas Piketty considère « qu’il est important de décomposer la croissance de la population en deux termes : la croissance de la population d’une part, et la croissance de la production par habitant d’autre part »[1]. Il n’est plus à démontrer que les pays pauvres, en plus de disposer d’une forte démographie, regorgent de ressources naturelles qui alimentent le fonctionnement des industries des pays riches. En ce sens, ils continuent d’être les « investisseurs » au regard des impacts liés à la prolifération des trafics de tout genre.

Il est bien cynique de le dire, mais il n’en demeure pas moins que la désorganisation des pays pauvres et émergents à travers les trafics illicites profite aux pays riches.

Des saisies importantes continuent à être enregistrées un peu partout dans le Sahel au cours de ces mois d’avril et de mai, marqués pourtant par une progression de la pandémie de coronavirus et le renforcement des dispositifs de sécurité aux frontières. En Mauritanie, 700 kg de drogue ont été saisis et 1800 autres constatés brûlés avec leur moyen de locomotion. Au Sénégal, 5,145 tonnes de cocaïne en provenance d’Amérique du Sud ont été saisies par la marine nationale. En ce qui concerne le Niger, la Guinée, le Burkina Faso où l’incinération de 35 tonnes de drogue était considérée comme celle d’un « échantillon » en raison du stock restant à détruire, les données sur les saisies de drogue et de faux médicaments semblent laisser croire que les stupéfiants ne circulent point.

Le contexte sanitaire ne paraît pas influer de manière positive sur l’évolution des trafics. Au Sénégal, l’analyse du dernier dossier de Grimaldi ne rassure guère quant à la volonté d’endiguer les trafics illicites. Pour rappel, l’amende initialement fixée à 143 milliards de F CFA s’est finalement chiffrée à 6 milliards sachant que les valeurs de la drogue et des moyens de transport avaient été estimées respectivement à plus de 60 et 80 milliards. A cela s’ajoute la supposée disparition de 500 kg de cocaïne d’une valeur avoisinant les 45 milliards qui, depuis la saisie d’une tonne en novembre 2019 par la marine nationale, est tombée dans les oubliettes.

Devrait-on également s’attendre à une disparition d’une partie de la saisie des 5 tonnes ou tout simplement à une amende forfaitaire ?

Sachant que le transport de marchandises est sérieusement ébranlé par cette conjoncture sanitaire, il est évident que les hébergeurs de paradis fiscaux contribueront à leur manière au développement des flux financiers illicites. Et pourtant, la situation qui prévaut devrait être mise à profit par les États africains dans la lutte contre les trafics.

Dès lors, la question du rôle de la coopération internationale dans ce contexte d’urgence, revêtant diverses équations, se pose.

Ce volet est fortement empreint, pour ne pas dire uniquement, de questions d’ordre économique, notamment l’annulation de la dette publique. Celle-ci permettrait-elle réellement une nouvelle répartition des richesses ?

En vérité, ce type de mesure devrait être accompagné d’une cure d’austérité. Bien que le train de consommation de l’État ait fait l’objet de mesures visant à le réduire, il demeure que de nombreuses agences, sous le régime des dotations, ne produisent guère des résultats satisfaisants. Ainsi, si les actifs publics sont maintenus, une application rigoureuse des dispositions encadrant l’impôt exceptionnel sur le capital privé ne permettrait qu’à l’économie de mieux se porter. Pour ce faire, la gouvernance démocratique constitue un pilier de réussite.

La règle du jeu est toute autre. En effet, le Président Thomas Sankara affirmait que «ceux qui nous ont emmené vers l’endettement ont joué comme au casino. (…) Ils ont joué, ils ont perdu ; c’est la règle du jeu »[2]. S’agira-t-il alors de tirer les cartes au hasard ou de les choisir selon nos propres règles du jeu comme le voudrait tout système démocratique ? Continuerons-nous à être les éternels complices d’une relance économique, empruntant divers noms allant du plan Marshall au plan en cours d’échafaudage, ou adopterons-nous un plan africain unificateur et adapté aux aspirations des peuples ?

En d’autres termes, il s’agit de faire mieux avec moins à travers un resserrement de l’équipe gouvernementale, des nominations transparentes et adaptées aux profils recherchés, la refonte du fonctionnement ou la suppression pure et simple de certaines structures administratives ne satisfaisant pas aux exigences du budget de résultats et celles redondantes, une revue du budget programme afin d’améliorer la lisibilité de l’action de l’État pour ne citer que ceux-là. A ce titre, la notion de résilience revient face à une gestion désorientée et désaxée, suscitant de nombreuses inquiétudes chez les populations et pouvant aller jusqu’à une perte de confiance de celles-ci à l’endroit de ses gouvernants.

Par ailleurs, il est à dénoter le mutisme des organismes sur les trafics illicites, en cette période, ne provoquant ainsi aucune pression sur les États. Néanmoins, ceux-ci gagneraient à saisir cette situation où les déplacements des populations sont limités en vue de renforcer les différentes politiques sécuritaires.

[1] Thomas PIKETTY, « Le capital au XXIe siècle », Éditions du Seuil, 2013, p.126 [2] Thomas SANKARA, « Discours au sommet d’Addis-Abeba », 29 juillet 1987

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