Lettre à Babacar. L’art du peu ou l’agriculture à l’épreuve de la culture

El Hadji Malick Ndiaye est maître de conférences dans les programmes Modern Languages and Cultures Global African Study de l’université de Seattle aux Etats-Unis. Ses travaux portent sur les territoires du discours et les modernités postcoloniales. Dans cette lettre « adressée » à l’homme d’affaires Babacar Ngom, en conflit avec les populations du village de Ndengler, le chercheur invite à interroger la pertinence des politiques liées à l’agrobusiness et au-delà, tente une mise en garde contre les dangers de l’ultra- libéralisme.

Cher Babacar,
Vous direz certainement que, je fais partie de cette catégorie de la population qui ne sert à rien et qui ne fait que parler. Certes, je suis universitaire, qui plus est, intervenant dans les sciences humaines. Je n’ai pas l’intention de vous juger sur Ndengler et je me réjouis que vous ayez accepté de céder un peu de terrain aux paysans.Je m’excuse aussi de m’adresser à vous plutôt qu’à la SEDIMA comme vous l’auriez peut-être souhaité. Il se trouve que c’est vous même qui avez entretenu la confusion puisque vous dites qu’en vous retirant des affaires, vous irez quand même vous installer sur les terres de la SEDIMA. Si vous pouvez vous octroyer ce privilège, c’est peut-être parce qu’en un sens la SEDIMA c’est vous.

Halte au gigantisme !

Il ne s’agit donc nullement de vous critiquer, mais en tant qu’apprenti-paysan de partager ma vision qui bien évidemment est aux antipodes de la vôtre. Il y a quelques années j’ai décidé d’investir dans l’agriculture, en achetant un petit lopin de terre (environ 2ha). J’aurais pu acheter plus grand, viser plus haut, m’inspirer, comme vous le dites si bien, des champions. Mais j’ai compris que la plus belle des réussites, ne sera jamais d’accumuler des terres et de la richesse, mais de contribuer à faire de l’Afrique un endroit meilleur à vivre. C’est l’ambition qui devrait nous animer pour ce millénaire, et c’est sûrement la vôtre, mais je me permets de vous dire avec beaucoup d’humilité que certains moyens peuvent être discutables.

S’octroyer des centaines d’hectares n’est pas forcément le choix le plus productif en agriculture. Ni le meilleur moyen de promouvoir la justice sociale, vous vous en êtes rendu compte. Mais au-delà de votre personne, c’est notre pays qui se fourvoie dans son idée de la réussite.
Le plus grand désastre de la colonisation, c’est peut-être pour l’Afrique, ce grand complexe du gigantisme. Notre course au succès est en décalage total avec des phénomènes aussi simples et décisifs que le développement humain et l’intelligence communautaire.

Nous sommes tous convaincus que nous avons besoin d’en amasser le plus possible pour être au sommet. Au moment même où les pays qui nous servaient de modèles font leur mea-culpa, repensent leurs économies pour réduire leur impact sur l’environnement et offrir plus de place au vivant.
Nous sommes convaincus que l’agro-business doit être le choix ultime alors tous les gouvernements responsables encouragent la permaculture et l’occupation intelligente des terres et l’agroforesterie. Sur les 12170 millions d’hectares de terres plus ou moins utiles sur cette planète, nous utilisons environ 2,9 hectares par personne, encore que la biocapacité individuelle est largement inférieure (1,7 ha/per capita). Notre responsabilité n’est pas de produire plus que les autres, mais de produire assez pour vivre et durer.

Repenser les modèles économiques

Nous célébrons un contre-modèle de développement malgré le succès discutable des cultures latifundiaires américaines et brésiliennes. Ces pays où l’heure est davantage aux questionnements sur des modèles d’agriculture durable et respectueux des sols. En homme intelligent et informé, vous avez certainement entendu parler du SARE (The Sustainable Agriculture Research and Education) aux USA et de l’AS-PTA (Assessoria e serviços a projetos em agricultura alternative) au Brésil. L’agro-écologie est inscrite au cœur des politiques gouvernementales de la France, de l’Allemagne, de la Suède…

Ces initiatives visent à imaginer des pratiques agricoles favorables au plus grand nombre et non plus à enrichir de grands investisseurs. Et ne parlons pas d’autosuffisance alimentaire. Nous savons aujourd’hui que les techniques de permaculture intensive permettent d’obtenir sur 1000 m2 une production égale ou proche à celle d’un hectare d’agriculture motorisée. Mais cela demande de l’effort et de l’imagination. C’est certainement aussi une question de vision.

Le monde qui nous fascine, celui des occidentaux qui nourrit notre névrose est d’accord pour inscrire le biologique comme priorité dans son alimentation. Les Occidentaux veulent une agriculture à taille humaine, des circuits de production de plus en plus courts. Ils veulent des moyens de transports plus propres, plus d’activités physiques, moins de sucre, moins de gras. Tout ce que nous avions chez nous et que le consumérisme radical nous apprend à dévaloriser et à détester. Vous savez tout cela. Mais vous nous dites que le fastfood c’est bien, les tracteurs qui déracinent des baobabs centenaires c’est bien, les tonnes de méthane et de gaz à effet de serre issues de l’agriculture industrielle c’est bien.

Ce qui servira le paysan sénégalais : ce n’est pas le cultiver plus, c’est le cultiver mieux.

Pour vous, imaginer un modèle calibré sur ce que notre sol peut contenir ressemble à un manque d’ambition. C’est d’ailleurs ce qui ressort de votre lecture des pratiques séculaires agricoles. Ces « riens », ces grandes surfaces inexploitées sont notre plus grande richesse, ne les saccageons pas pour le profit. J’applaudirais si les 300 hectares que l’on vous a octroyés pouvaient servir à développer des modèles alternatifs de cultures en s’appuyant sur la paysannerie et son savoir-faire. Je ne dis pas que c’est votre responsabilité, vous êtes libre d’utiliser votre fortune comme bon vous semble. Mais vous parlez beaucoup de votre amour du Sénégal, et j’essaie d’attirer votre regard sur ce qui pourrait servir aux paysans sénégalais : ce n’est pas le cultiver plus, c’est le cultiver mieux.

Mettez vos moyens à disposition de nos communautés, apportez une expertise, une logistique, financez la recherche et respectez le choix de ne pas demander à la terre plus que celle qu’elle ne peut donner et vous serez mon champion.
Pour finir, je vous dirai que je n’ai aucune animosité à votre égard, je n’ai aucune ambition politique, aucun désir de vous mettre à mal contre qui que soit. Ne développez pas cette paranoïa de penser que tous ceux qui ne sont pas d’accord sur Ndengler ont quelque chose contre vous. Je m’adresse à vous comme à tous les capitaines d’industrie de notre pays.

L’ultralibéralisme n’est pas l’avenir de l’Afrique. C’est un système qui ne marche nulle part sauf pour une petite partie de la population. En cela, il est injuste. Vous avez certainement votre ambition et les lois de notre pays avec vous. Cela peut se concevoir. Mais il y a deux choses que nos paysans ont avec eux : la dignité et la sagesse. Et c’est ce qui les rend si admirables à nos yeux.

EL HADJI MALICK NDIAYE
Associate Professor
French and African Studies
Seattle University

©Boubacar Touré Mandémory

Ndlr: Les sous-titres sont de Kirina

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