Les péripéties politiques ivoiriennes : va-t-on vers un nouveau déchirement ? (Part II)

Au début de l’année 2003, la gestion de la crise s’est faite par la force d’interposition française, à défaut de celles de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest et des Nations unies. En 2003, 20 % de la population africaine et 15 pays étaient concernés par la guerre. Au cours des processus de crises, les identités ethniques ou religieuses deviennent dominantes dès lors qu’elles sont les seuls référents de la rhétorique politique et que la complexité des situations est réduite à des identités réifiées ou à des combats entre les forces du bien et du mal. Les guerres sont d’autant plus probables que l’on assimile le religieux et le politique, l’absolu et le relatif.

En Côte d’Ivoire, elle s’est développée dans les discours d’influence pentecôtiste du président Gbagbo ou dans ceux de certains imams du Nord développant la thèse de l’autochtonie.

Les facteurs politiques, le plus souvent mis en avant, sont évidemment importants, que ce soit en termes de déficit de légitimité des pouvoirs en place, de disparition des compromis socio-politiques, de querelles de chefs pour l’accès au pouvoir, de décomposition des citoyennetés ou de volonté de nouvelles configurations territoriales. La guerre peut avoir ainsi une finalité politique, accéder au pouvoir par la force. Le risque de conflit ouvert est accru lorsque les responsables politiques remettent en question les compromis et s’appuient sur certains clans, factions ou ethnies. L’Etat, extraverti et affaibli par l’endettement et par l’ajustement, compte sur une société civile faiblement organisée.

Les vendeurs d’armes sont liés aux circuits mafieux. On observe un faible coût d’opportunité des activités militaires notamment pour les enfants soldats du fait du chômage et de leur déscolarisation. On trouve ainsi certaines similitudes avec les guerres pré-westphaliennes caractérisées par l’absence de statuts des civils, le caractère mercenaire et privé des armées. Dans le cas ivoirien, les accords militaires avec la France ont, lors de l’indépendance, transféré une partie des pouvoirs régaliens à Paris. Ils avaient réduit les risques de coups d’Etat militaires et interdit la formation d’une armée nationale pouvant être le creuset d’une citoyenneté. Ils ont conduit, depuis le coup d’Etat de 2002, à la mobilisation de milices privées, de mercenaires voire d’enfants soldats venant du Liberia dans les deux camps. Les appuis militaires extérieurs proviendraient de l’Angola pour les armes et de l’Afrique du Sud pour les mercenaires en ce qui concerne les forces gouvernementales. Les fourniture d’armes pour les « rebelles » viennent, selon toute vraisemblance, des pays d’Europe de l’Est et transitent par le Burkina Faso.

La fin de la guerre froide et de la bipolarité s’est traduite par un retrait partiel des puissances hégémoniques et par une apparition de conflits désinternationalisés. Les dividendes de la paix n’ont pas été affectés à la réduction des guerres. De multiples réseaux organisés de pouvoirs et d’interactions se chevauchent et s’entrecroisent avec des interrelations entre les quatre principales sources de pouvoirs idéologiques, économiques, militaires et politiques. De nombreux conflits africains sont liés, à la fois, à une fragmentation de l’espace national non contrôlé par un Etat fort et aux réseaux transnationaux avec des jeux d’alliance ou d’allégeance qui interdisent d’opposer le territoire national contrôlé par l’Etat et le système international.

La Côte d’Ivoire a perdu, ainsi, son rôle de relais de l’Occident de l’époque de la guerre froide. Principale gagnante de l’intégration régionale à long terme, la Côte d’Ivoire a eu, durant les périodes de crise économique, tendance à ne pas assumer les coûts de l’intégration en termes de redistribution régionale ou de gestion des flux migratoires. Il en est résulté une montée des tensions avec les pays limitrophes. Elle est également insérée dans un environnement caractérisé par les conflits du Liberia alimentés par le trafic des diamants, par les réfugiés venant de l’ouest et par les liens avec les financements mafieux des pays sahéliens.

Si toutes les guerres n’ont pas une explication économique, toutes ont besoin de financement. La quasi-totalité des guerres en Afrique sont liées au contrôle des richesses, aux conflits fonciers ou hydrauliques, au pillage ou à la recherche de protection contre rémunération. Les équilibres de pouvoirs nécessaires pour que l’autorité soit bienveillante sont limités. La faillite du modèle étatique post-colonial, auquel s’est ajoutée la dévalorisation de l’Etat par l’idéologie libérale, ont conduit à des fractionnements territoriaux et à une montée en puissance de factions s’appuyant sur des identités claniques, communautaires, ethniques ou religieuses.

Dans le cas de la Côte d’Ivoire, la combinaison de la rhétorique ethnonationaliste, de l’instrumentalisation de l’ivoirité et de la difficulté de se projeter dans une construction d’Etat-nation en liaison avec le développement économique et social a renforcé les référents ethniques autour des groupes Akan , Mandé du Sud, Krou et Voltaïque et Mandé du Nord . La guerre civile en Côte d’Ivoire a également profondément bouleversé la société ivoirienne. Des « seigneurs de guerre » sont devenus le fléau du peuple particulièrement au Nord, coupé des services de l’État par la partition du territoire et en proie à la violence et aux pillages des milices rebelles. Une société ivoirienne souvent stigmatisée par les grands médias internationaux, réduisant la guerre civile en Côte d’Ivoire à un affrontement confessionnel entre un « Nord musulman » et un « Sud chrétien », suivant la mouvance médiatique post 11 septembre 2001. Un amalgame à éviter dans le cas de la Côte d’Ivoire.

En mars 2007, après cinq années de conflit fratricide, le président ivoirien Laurent Gbagbo et Guillaume Soro, le chef politique des Forces Nouvelles, ex-rebelles, ont fini par se mettre d’accord sur les modalités du retour à la paix. Pour autant, les questions clés à l’origine de la crise ivoirienne ne sont pas réglées notamment celle de « l’ivoirité » toujours au cœur des conflits et celle de l’élection présidentielle cinq fois reportée depuis 2005, annoncée pour mai 2010. Officiellement, c’est Alassane Ouattara. Laurent Gbagbo, élu président en 2000 pour un mandat de cinq ans, repoussait d’année en année la tenue d’un nouveau scrutin présidentiel tant que les rebelles qui occupaient la moitié nord du pays n’avaient pas désarmé et que l’Etat ivoirien n’avait pas retrouvé sa souveraineté sur la zone CNO – zone centre, nord et ouest contrôlée par les rebelles pro-Ouattara.

Pour une raison que beaucoup ignore, en 2010, Laurent Gbagbo abandonne ces deux conditions et accepte d’aller à l’élection, convaincu qu’il va gagner, sondages réalisés par Euro RSCG à l’appui. Or, pour la France et la communauté internationale, cette élection est un moyen de chasser Laurent Gbagbo du pouvoir. Il régnait à l’Elysée et au Quai d’Orsay une véritable hystérie anti-Gbagbo. La France était obsédée par le départ de Laurent Gbagbo, parant le candidat Alassane Ouattara de toutes les vertus.

Les résultats provisoires donnent Laurent Gbagbo en tête avec 38 % des voix, suivi d’Alassane Ouattara avec 32 % et Henri Konan Bédié en troisième position avec 25 %. Laurent Gbagbo ne contestera pas les résultats du premier tour car il se retrouve dans la configuration la plus favorable pour affronter ADO au second tour. La Commission électorale indépendante n’arrive pas à se mettre d’accord sur les résultats à annoncer. Le camp présidentiel n’a pas la majorité au sein de la CEI et conteste le travail de compilation des résultats.

Cette bataille rangée au sein de la CEI culmine le 30 novembre quand le représentant de Laurent Gbagbo arrache des mains du porte-parole de la CEI les résultats qu’il veut annoncer devant la presse. La mission d’observation électorale de l’Union européenne regrettera dans son rapport final que la CEI n’ait pas publié les résultats par bureaux de vote, comme elle regrettera d’avoir été empêchée d’observer la consolidation des résultats du premier tour. C’est finalement le président de la CEI qui proclame les résultats provisoires, hors du délai de trois jours imparti par la loi électorale. L’annonce est faite à l’Hôtel du golf, le QG d’Alassane Ouattara, la mission de l’ONU en Côte d’Ivoire, ayant refusé que cela se déroule chez elle.

De son côté, le Conseil constitutionnel, s’étant saisi du dossier puisque la CEI était hors délai, annule, dans la précipitation, les votes de sept départements de la zone CNO et proclame Laurent Gbagbo vainqueur de l’élection. Dans la foulée, Choi Young-jin, le représentant du secrétaire général des Nations unies à Abidjan, certifie ses propres résultats et déclare Alassane Ouattara vainqueur avec des chiffres différents de ceux de la CEI et du Conseil constitutionnel. Rappelons que l’Onuci certifie l’élection alors que ses représentants n’étaient présents que dans 721 bureaux de vote sur un total de 20 073, soit 3,6 % des bureaux de vote. Le taux de participation au second tour est annoncé à 81 % alors que le vice-président de la CEI, Amadou Soumahoro, membre du parti d’Alassane Ouattara, avait estimé, le lendemain du vote, une participation avoisinant les 70 %, tout comme Gérard Latortue, le chef de la mission des observateurs de la Francophonie.

C’est un enjeu crucial, car une participation moindre handicapait Alassane Ouattara et favorisait Laurent Gbagbo. En outre, la société SILS Technology, chargée de compiler électroniquement les procès-verbaux, certes filiale d’une société d’Etat dirigée par un proche de Laurent Gbagbo, écrit à la CEI que son logiciel a rejeté 2 000 procès-verbaux de bureaux de vote car ils comportaient plus de votants que d’inscrits. Selon Bernard Houdin, conseiller de Laurent Gbagbo, ces 2 000 PV rejetés représentaient 300 000 votes. Les deux camps étaient lourdement armés et convaincus qu’ils ne pouvaient pas perdre l’élection.

Encore aujourd’hui pour beaucoup, la CEI n’avait pas dit qui a réellement remporté l’élection de 2010 mais une chose est certaine, les résultats certifiés par les Nations unies n’étaient pas les bons. C’est dans ces conditions qu’après une courte, douloureuse et fratricide guerre d’Abidjan l’ancien président Laurent Gbagbo est arrêté avec sa femme et plusieurs dignitaires de l’ex pouvoir et, se retrouve, avec son leader des jeunes Charles Blé Goudé entre les mains de la Justice Pénale internationale de la Gambienne Fatou Bensouda. (À suivre…)

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Alpha Waly Diallo est un spécialiste en Relations Internationales. Il a séjourné longtemps au Maroc et en Afrique du Sud. À Johburg il a même rencontré Madiba ... Diplômé D'Etudes Supérieures en Commerce et Administration des Entreprises (DESCAE), ce consultant et chercheur réputé est un habitué des sommets continentaux sur le développement, la démocratie et la gouvernance. Passionné de géopolitique, Alpha disséque pour Kirinapost les frémissements de la marche du monde. E-mail : alphawally@yahoo.com

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