JACQUES DIOUF UNE ACTION CONSACRÉE À LA TERRE…À LA VIE

Le diplomate et homme politique sénégalais Jacques Diouf est décédé samedi dernier (17 aout 2019) à Paris. Agé de 81 ans, Monsieur Diouf fut Directeur-Général de l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO) de 1994 à 2011.

Le décès de Jacques Diouf est une grosse perte pour le Sénégal, l’Afrique et le monde entier. Né en 1938 à Saint-Louis, Jacques Diouf est issue d’une illustre famille de la vieille cité : celle du patriarche Ahmet Diop Gora dignitaire religieux et riche traitant. Il raconte d’ailleurs, l’histoire de son grand-père maternel dans un ouvrage intitulé : « Ahmet Gora Diop, Homme de religion, Homme d’action ». Comme son grand-père, Jacques Diouf sera un homme de religion, puisqu’il mémorisa jeune le coran et sera aussi un homme d’action.

Etudes primaires à l’école Duval à Sindoné dans le quartier qui l’a vu naitre, puis baccalauréat au Lycée Faidherbe toujours a Saint-Louis, Jacques Diouf est par la suite diplômé de l’École nationale supérieure d’agronomie de Grignon en France avant de se spécialiser et obtenir le Diplôme d’ingénieur en agronomie tropicale de l’École Nationale d’Application d’Agronomie Tropicale à Nogent-Paris, actuel Institut des Régions Chaudes, une composante de l’Institut National d’Études Supérieures Agronomiques de Montpellier. Ensuite, il fera un doctorat ès sciences sociales du monde rural (Économie rurale) et enfin un certificat en management de l’American Management Association.

Après de brillantes études, Jacques Diouf rentre dans son pays. Il a d’abord travaillé à l’Office de Commercialisation de l’Arachide (OCA). À 27 ans, il est choisi par le Sénégal pour diriger, à partir de Lagos, le Conseil Africain de l’Arachide, c’était en 1965. Après deux mandats de trois ans, il est appelé à piloter au Libéria, l’Association pour le Développement de la Riziculture en Afrique de l’Ouest (ADRAO), ce qu’il fera pendant six ans.

En 1978 il est nommé Secrétaire d’État à la recherche scientifique au Sénégal dans le gouvernement du Premier ministre Abdou Diouf. Il conservera son poste jusqu’en 1983 année où il devient député de Saint-Louis, sa ville natale à l’Assemblée Nationale. Il n’y reste pas longtemps et après un bref passage au Centre de Recherches pour le Développement International (CRDI) à Ottawa, Jacques Diouf devient de 1985 à 1990 Secrétaire Général de la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) dirigée à l’époque par Alassane Ouattara.

Au départ de ce dernier, en 1990, Charles Konan Banny, le nouveau patron de la banque panafricaine, le nomme conseiller spécial. Il ne le servira que quelques mois puisque Jacques Diouf est nommé en  ambassadeur à la Mission Permanente du Sénégal aux Nations Unies à New York. Cette première partie de carrière fait déjà de cet agronome chevronné un véritable connaisseur des politiques publiques en Afrique et le prédispose naturellement à pouvoir diriger une institution de dimension internationale. Ça sera la FAO. Deux ans plus tard, il est présenté par son pays au poste de Directeur Général de la fameuse organisation onusienne. C’est ainsi qu’il succéda en 1993 au libanais Edouard Saouma et devint le 8eme Directeur de l’institution depuis sa création en 1945.

Jacques Diouf dirigera la FAO pendant 18 ans. Sous son magistère, sera adoptée par 112 Chefs d’Etat et de gouvernements, la Déclaration de Rome de 1996 qui énonça sept engagements posant les fondements d’une action en faveur de la sécurité alimentaire durable pour tous et un plan d’action décrivant les objectifs concrets à atteindre et les mesures à prendre pour mettre en oeuvre ces sept engagements. On se rappelle aussi de la résolution du sommet de Maputo en 2003 où les Chefs d’État africains avaient pris l’engagement de consacrer 10% de leur budget national à l’agriculture.

Comment ne pas évoquer la conférence de Syrte en 2008 organisée en compagnie du défunt President libyen Mouammar Kadhafi, qui déboucha sur une déclaration commune soulignant l’importance de la maîtrise de l’eau au plan national, régional et continental en vue d’en exploiter pleinement le potentiel pour l’agriculture et l’énergie afin que ces deux secteurs puissent assurer la sécurité alimentaire et les besoins croissants de l’Afrique en aliments et en énergie. À ce sommet, il prévenait déjà le monde sur l’urgence qu’il y avait à sécuriser la région du Lac Tchad.

« L’exemple le plus symptomatique des menaces climatiques sur l’Afrique est sans aucun doute le Lac Tchad et sa catastrophe humaine et environnementale annoncée. En une trentaine d’années, il a en effet perdu près des 90 pour cent de sa superficie, mettant ainsi en péril les moyens d’existence des populations locales. Il y a urgence » avait-il dit… Quelques années après ses propos, Boko-Haram déstabilisa complètement la région…Durant ses différents mandats, il mettra également à contribution de grandes stars et personnalités des arts et du sport pour sensibiliser le monde sur la faim et la malnutrition.

« Agriculture et dialogue interculturel : Notre héritage commun » aimait-il répéter aux humains. Oui, Jacques Diouf a consacré son action à la tête de la FAO à plaider pour la sauvegarde de cet héritage et pour la répartition équitable des ressources. On se souvient encore de son cri de colère lorsque la sécheresse toucha en 2011 la Corne de l’Afrique: « La faim n’est pas une question de charité, c’est une question de justice » avait-il lancé.

À la fin de son mandat à la FAO, Jacques Diouf revient en Afrique. Une Afrique qu’il aime et qu’il n’a du reste jamais quitté car multipliant tout au long de sa carrière les déplacements sur le continent. En 2012, on lui prête des velléités présidentielles. Il en a l’étoffe mais ne franchira pas finalement le pas et c’est Macky Sall qui gagne les élections. Le Président fraichement élu, veut s’entourer d’hommes d’une certaine envergure, c’est ainsi qu’il nomme Jacques Diouf comme conseiller dans la foulé de sa prise de fonction.

Malheureusement, l’expérience tourna court et Jacques Diouf reprit sa liberté. S’il y a un regret, ça serait celui-là: le Sénégal n’aura pas assez profité de cet expert hors-pair qui ne demandait qu’à servir. Toujours passionné par l’Afrique, au moment où beaucoup de ses semblables penseraient à la retraite, il s’engage aux côtés du président guinéen Alpha Condé dont il devient le Conseiller spécial pour l’agriculture jusqu’á son décès. Il répond également aux sollicitations d’autres chefs d’Etat et s’engage auprès de son ancienne Organisation, la FAO, comme Ambassadeur spécial pour Faim Zero en Afrique. Cela sera son dernier engagement avec l’Institution.

Marié et père de cinq enfants, Jacques Diouf a passé sa vie à visiter les plus démunis partout et à apporter sa pierre à l’édification d’un monde meilleur. D’ailleurs, le Prix Jacques Diouf créé en 2011 en hommage à l’ancien Directeur Général pour sa conduite remarquable de l’Organisation, son engagement personnel et son infatigable plaidoyer en faveur de la lutte contre la pauvreté, la faim et la malnutrition, est décerné, tous les deux ans, à des personnes ou à des institutions nationales ou régionales qui ont apporté une contribution notable à l’amélioration de la sécurité alimentaire mondiale.

Depuis vendredi (23 aout 2019), Jacques Diouf repose à jamais dans son Saint-Louis natale. Une ville qu’il a chéri au plus profond de lui et où il avait, dans le quartier de son enfance, racheté et rénové une belle maison coloniale. Aujourd’hui, la vieille cité peut être fière de retrouver son fils et lui, fier de rejoindre son grand-père au cimetière de Tiaka N’diaye. Repose en paix !

Des personnalités et institutions du monde rendent hommage à l’illustre disparu…

Quelques ouvrages de Jacques Diouf :

« Club Nation et Développement du Sénégal » Paris- Présence Africaine, 1972

« Etude comparative de l’économie arachidière au Nigeria et au Sénégal » thèse de 3ème cycle,1975

« Hamet Gora Diop. Homme de religion, Homme d’action »- Paris, Présence Africaine, 2011 (grand-père de Jacques Diop)

« Le levain de l’espérance »- Entretien avec le professeur Aziza Mohamed Paris, L’Harmattan, 2012

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