HOMMAGE À SAMBA FÉLIX NDIAYE : «JE FILME LES GENS QUE J’AIME» (PART IV& FIN))

La dernière fois que nous nous sommes vus, chez lui à Ouakam trois choses avaient ponctué la rencontre. Je me limiterai à en relater deux ici. La première c’est qu’à peine assis, il me dit :

  • Chantal est décédée, Chaaaantaal est décédée.
  • C’est qui Chantal ?
  • Mais Chantal Baguilishiya
  • ?????
  • Une fois au FESPACO, il était question d’une réunion entre productrices africaines. Une fois dans la salle, Chantal tapa fort sur la table pour dire : « il n’est même pas question que des femmes occidentales assistent à la réunion, on a dit productrices africaines, il n’y aura que des africaines dans la salle. Ce n’est pas parce que vous nous financez que vous devez nous dire ce que nous devons faire. Nous sommes assez grandes et matures pour gérer nos affaires. Sortez toutes ». C’était elle Chantal.

J’étais loin de me douter que la prochaine grosse perte du cinéma africain, ça sera lui, un mois après seulement.

La deuxième chose c’est qu’il me remit un article écrit de sa main. Dans cet article il relate l’itinéraire du cinéma africain, et particulièrement ses rapports avec ce cinéma. En toile de fond il y relate comment lui même a évolué en tant que cinéaste et en tant qu’homme tout court, notamment en parlant des sempiternelles querelles entre Sembene qui disait « tu nous filmes comme des insectes » et Jean Rouch qui rétorquait « c’est ma vision, si ça ne te plait pas prend ta caméra et va nous filmer ».

Et Samba m’avoua qu’un des ses plus grands regrets dans la vie, c’est de n’avoir jamais poser son regard sur la société occidentale où il a passé une bonne partie de sa vie, et de dire ce qu’il pense d’elle.

Samba avait de l’entregent, celui qui lui valut d’avoir de bons rapports avec la plupart des cinéastes de son époque toute génération confondue.

Il m’a parlé de beaucoup de cinéastes, des fois avec humour, souvent avec humour, mais il n’a jamais médit personne (chose très rare dans le milieu du cinéma). Il m’a parlé du profond respect et de l’estime sans limite qu’il avait pour Sembene, à qui il avait rendu visite sur son lit de mort en compagnie de son ami Ben Diogoye Bèye.  Cependant il me dira que la seule chose qu’il n’a pas pardonné à Sembene, c’est de n’avoir pas réagi quand l’ancien Ministre Djibo Ka le tançait parce qu’il estimait que Sembene avait pris l’argent du Sénégal pour s’attaquer à l’Etat du Sénégal dans son film « Gelwaar ». C’est la seule fois que j’ai vu Samba s’agiter. Il m’a dit aussi qu’il regrette beaucoup de n’être pas assez investi comme il l’a fait pour Hyène enfin que Sembene obtienne les fonds nécessaires pour la réalisation de ce qu’il considérait comme l’œuvre de sa vie « SAMORY ».

Il m’a parlé de Babacar Samb Makharam, et j’ai compris que l’écartèlement qui habitait ce preux Lébou Talibé de Cheikhna Cheikh Saadibou, et qu’il a exprimé dès son premier film « et la neige n’était plus » ne l’a jamais quitté jusqu’à la fin de sa vie. Il me parla de l’affection qu’il avait pour Momar Thiam pour sa douceur et sa bonté. Il me parla Djibril  Diop Mambety, dont il pensait qu’il ne s’est jamais départi de son innocence enfantine. Il me parla de la vraie et réelle amitié qui existe entre Cheikh Ngaïdo et l’ancien Président de la République Abdou Diouf. Il m’a parlé de Ousmane W Mbaye et de Mansour Sora Wade qui étaient ses étudiants à Paris. Il m’a parlé du grand espoir qu’il fondait sur des jeunes comme Ameth Diagne Fall (producteur), Abdoul Aziz Ciséé  (réalisateur, monteur), Fabacry A Coly (chef opérateur).

La seule fois ou Sembene l’ainé des anciens a accepté de venir parler avec les jeunes aspirants cinéastes de son pays dans le cadre d’un Master-class, c’était par son entremise, en tant que Directeur du Média Centre de Dakar. Plus tard quand deux anciens du Médias Centre, Ameth Diagne Fall et Omar Ndiaye, ont créée l’ESMA (Ecole Supérieure de Média et de l’Audiovisuel), Samba accepta de les accompagner en mettant toute son expérience au service des étudiants. De cette défunte école sont sortis Mamadou Khouma Guèye, Amath Niane brillant chef opérateur à l’avenir très prometteur, Makhfouz Diop de la RTS, Lanciné Koné etc…

Samba n’était pas que Cinéaste, il avait aussi fait des études de droit, d’économie, et d’ethnopsychiatrie.

Cet An dix de sa disparition peut faire l’objet d’un bon et beau prétexte pour revenir sur sa vie et son œuvre, lors d’un symposium par exemple. Un symposium qui servira de cadre pour visiter et revisiter son œuvre, pour établir ou rétablir les filiations, pour un échange entre générations et entre différents spécialistes du cinéma sénégalais, africain et du monde. Sauf que ce qui reste de l’année serait insuffisant pour organiser un événement pareil. Mais puisqu’il n’est jamais trop tard pour bien faire surtout bien le faire, il est possible de se rattraper l’année prochaine.

Monsieur le President de la République, le Ministre de la Culture, le Directeur de la Cinématographie, et le Gérant du FOPICA, mais aussi l’ancien Président du Sénégal et Secrétaire Général de l’OIF Abdou Diouf qui l’a bien connu, et tous les cinéastes sénégalais, et certains d’ailleurs lui doivent cela. Ne pas le faire serait une trahison et une seconde mort pour Samba. « Tuer ses morts, c’est perdre ses dernières chances de survie » dixit Serigne Cheikh Ahmet Tidjane SY

La France s’est acquittée de son devoir de mémoire et de reconnaissance envers lui. À peine qu’on venait de le mettre sous terre qu’elle donna son nom à la salle de cinéma de l’Institut Léopold Sédar Senghor de Dakar.

 

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