ÉVÈNEMENTS MAURITANIE-SÉNÉGAL: «Tu peux partir…» (ABDARAHMANE NGAÏDÉ)

Je débute cette seconde partie du fragment de témoignage texte par revendiquer le statut de témoin-participant. C’est-à-dire un africain qui, sous l’injonction de l’ethnicité négative, a choisi d’aller rejoindre une société en pleine historicisation. Il ne s’agit pas, encore une fois, de donner des leçons et/ou d’une simple volonté de se raconter à travers une «déchirure ».

Entre temps, je suis devenu historien, un être-quelconque. Je suis est le résultat, comme tant d’autres, de cette trajectoire historique singulière prise par la Mauritanie dans ses relations avec le Sénégal. Trajectoire qui a failli faire basculer les deux pays dans une guerre où tout le monde était parti pour perdre.

Ma posture actuelle me met dans l’obligation de rendre, ici, compte de ce que j’ai appris depuis 30 ans que je suis « parti » ; afin de ne point me trahir. Et, surtout de trahir l’écart et la distance critiques, que j’ai fini par adopter afin de mieux penser le devenir de cette partie de la Sénégambie, et son vrai rôle futur dans la consolidation de l’intégration ouest-africaine.

Les générations à venir ne tireront profit des événements du passé que lorsqu’elles se rendront compte que l’histoire indique des repères en pointant des exemples. Et, le tout est fait sur la base d’événements qui se sont déroulés dans un temps bien déterminé et dans un espace, lui-même, bien circonscrit. Dans mon enfance, je n’ai jamais pensé que le fleuve Sénégal constituait une vraie barrière. Il était, à nos yeux, un véritable cordon, descendant des hauteurs de la Guinée, suivant ses méandres du Mali à la Mauritanie pour finalement s’éparpiller en mille fils de Ndar jusqu’à l’atlantique.

Je suis donc arrivé à Dakar le10 septembre 1989 avec cette idée tenace et têtue, après avoir contourné les gardes-frontières, poursuivre des études en histoire. Le choix du Sénégal était déjà mûr, contrairement à l’avis paternel  qui me voyait déjà en Tunisie. En réalité, je suis entré dans le territoire sénégalais, le 9 septembre, après une longue marche me menant de la frontière au village de Dodel. Je me suis dirigé directement vers le camp des réfugiés. Je constate que tous les habitants du camp sont originaires des environs de Boghé, et tous étaient des éleveurs Peuls « expulsés » ou « déportés ».

Je n’ai pas eu de peine pour reconnaître quelques-uns d’entre eux/ Ils étaient étonnés de me voir débarquer avec mon carton d’huile et mon baluchon. Je tenais serré contre mon corps l’ensemble de mes papiers officiels, mes attestations de réussite, mes relevés de notes, mes diplômes ; et trainais avec moi une valisette remplie de livres et de romans. Je suis arrivé dans le village, la veille du marché hebdomadaire de Dodel (luumo), dans l’espoir de pouvoir revendre mon carton, empocher quelques billets de banque… et poursuivre le chemin jusqu’à Dakar, ma destination finale.

Et du coup, j’ai préféré passer ma première nuit de « réfugié » dans le camp, au lieu de rejoindre mes deux tantes maternelles (demies/sœurs de mère, comme on dit !). Je dois rappeler, ici, que je fréquentais déjà le village de Dodel depuis le début des années 1980. Je puis même affirmer que des liens de parenté avérés – ce que nous appelons des liens de « sang »- me lient à l’ensemble des habitants du village. Bref, j’étais chez… moi. Mais j’ai eu l’étrange sentiment qu’en allant dormir chez mes tantes, ou dans une famille quelconque, que je trahissais l’idée du « tu peux partir ! », qui sonne encore en moi comme : « Prends ta liberté ! ». Parce que partir, c’est quitter les siens et marcher vers les Autres. Il me fallait vivre cet « ailleurs » sur place, le ressentir afin de mieux mesurer le choix opéré, en se projetant. J’ai passé toute ma nuit à expliquer « mon pas ». Beaucoup doutaient et pensaient que j’étais un agent de renseignement infiltré.

L’équipe de recensement administratif des réfugiés était arrivée le même jour que moi et devait procéder aux inscriptions dès le lendemain. Il fallait donc que je m’inscrive, afin d’obtenir mon premier papier administratif. Il finira par se substituer à ma carte d’identité, avant qu’il ne soit, lui-même, déclassé par ma carte d’étudiant. Je considérais cette dernière, à juste titre, comme mon ultime référent identitaire. Oui ! Elle deviendra ma principale clef. Celle qui m’ouvre cette nouvelle porte, ces nouveaux horizons et surtout qui me plonge dans le magma de la maturité face aux cultures que je traverse, et que j’essaie d’appréhender selon les canons d’une bifurcation historique douloureuse. L’ethnicité et le chromatisme n’étaient plus des points de cristallisation, pour moi, mais bien les sites propices de réflexion sur le devenir commun malgré ou grâce à la douleur. Il fallait que je sois un « être-humain » d’abord, et ensuite voir ce que je pouvais devenir sans perdre le nord et sans offusquer le sud. Posture difficile à expliquer, parce qu’il faut la vivre, de l’intérieur et dans son intérieur, pour mieux saisir non pas seulement le dilemme qui peut habiter celui qui est « parti », mais le conflit philosophico-historique qui ne cessera jamais de questionner, le restant de sa vie (?)

Bref, au réveil, et à ma grande surprise, quelques jeunes s’opposèrent à mon recensement, argumentant que je n’étais point menacé, et que ma famille jouissait encore d’un « certain privilège » ! En effet, je n’étais ni déporté, ni expulsé, mais quelqu’un qui avait choisi de déménager sous la pression d’événements des mêmes événements qui ont présidé à notre exclusion. Heureusement que l’agent recenseur – dont je n’oublierai jamais le nom, M. Mamadou Diop venant de Saint-Louis, et que je remercie au passage – avait saisi l’enjeu, lorsque je lui ai exhibé l’ensemble de mes papiers en expliquant ma démarche, appuyé par les témoignages de quelques vieilles personnes qui connaissaient ma famille. J’avoue, avec le recul nécessaire, que cet échange m’a affecté profondément, dans la mesure où l’on me confondait à un piètre agent de renseignement, à la solde du régime honni de Ould Taya !

 

Ils avaient oublié, en un laps de temps dans leurs arguments, l’individu que je représentais. Rappelons que durant les premières années d’exil, beaucoup de jeunes mauritaniens seront victimes de cette accusation fallacieuse d’être des agents de l’état mauritanien. Il fallait vite comprendre cette attitude, en l’appréhendant à l’aune de l’atmosphère décrite dans la première partie de ce fragment de témoignage. La douleur et l’amertume peuvent rendre aveugle ! Jamais mon identité ethnique ne m’avait si ébranlé, au point de douter de ma propre existence en tant qu’individualité pouvant se référer oui ou non à une communauté ethnique. Mais durant cette période, chacun devait se déterminer, afin de ne point paraître comme traître face à « son » ethnie, et finalement à sa « race ». Alors que, je n’avais jamais auparavant soupçonné en moi un quelconque sentiment ethnique, même si par ailleurs la massivité de la discrimination ne m’échappait point. J’ai toujours pensé que le refugié était un passeur culturel, et non seulement celui qui est là de visu, sous une tente bleue portant le logo des Nations unies, et recevant son aide mensuelle. J’ai connu, comme beaucoup d’autres jeunes mauritaniens une trajectoire assez singulière, et dont les traces sont restées indélébiles en moi. En effet, ayant eu la « chance » de parcourir, dans son ensemble, tout le territoire mauritanien, suivant en cela les pérégrinations administratives du pater, j’ai eu donc l’exaltante opportunité d’apprendre mon pulaar dans le hassanya, idiome que je maîtrise encore comme si c’était ma seconde langue maternelle.

Arrivé à 27 ans avec un tas de frustrations, chargé de stéréotypes qui classifient en discriminant… pour tout dire j’étais un peu « sauvage » civiquement, ethniquement et intellectuellement. Je devais donc passer par le tamis intellectuel, social, culturel et linguistique dans lequel je vivais réellement. C’est-à-dire-être – dans le flot de la production quotidienne du social -et donc du culturel…

En Mauritanie, j’étais kowri  – qualificatif qui désignait tous les Noirs vivant en Mauritanie avant que le conflit d’avril ne vienne confondre tout sénégalais au « vrai » kowri et de surcroît un être à éliminer… Au tout début des années 1990, je parlais très mal le wolof et beaucoup s’étonnaient en me demandant naïvement : « Où étais tu pour ne pas parler wolof ? ». Au départ, je ne comprenais pas cette question.

Aujourd’hui je l’appréhende mieux dans la mesure où mon wolof s’est positivement amélioré. Enfin, la culture wolof, que je connaissais à travers la grille de lecture haalpulaar, s’offrit à moi. Je la clame et déclame malgré ou grâce à mon accent de mbiidu. Et alors ! Elle est entrée en moi par un processus simple. Parce qu’elle est venue se loger dans son alvéole naturelle, c’est-à-dire l’espace qui sépare en les unissant les cultures pulaar et naar qui fondent ensemble une part de ma personnalité culturelle. Eh bien, je me surprends pensant, aujourd’hui, dans le « kalaama de Kocc ». Kalaama est déjà arabe et Kocc un prénom « nègre ». Nous ne sommes finalement qu’un agrégat d’emprunts !

Dans ce processus de quête, le pulaar était en train de devenir une langue académique dans mon for intérieur. Une opération bizarre qui s’opère quand on admet qu’il faut nécessairement arracher la culture de l’Autre, et ne jamais l’attendre pour qu’il vous l’offre toute naturelle. Il faut aller la chercher là où elle semble se cacher, comme on cherche sa cavalière afin de l’entraîner sur la piste de danse et la faire tourner. C’est ce que je poursuis à l’instant même, afin de mieux comprendre une partie de l’aventure qui peut frapper tout être. En effet, en racontant tout cela, l’objectif est d’amener le lecteur non pas à se substituer au témoin ou à s’apitoyer, en se remémorant des événements « hors temps », mais comment apprécier les aspects positifs de ce hors-temps dans le processus global de formation d’un certain esprit ?

Et comment appréhender que le rappel ne signifie point « retourner le couteau dans la plaie », ou de vérifier la cicatrice, mais une volonté d’annihiler tout effort tendant à faire oublier ce qui s’est réellement passé ? Je reste convaincu que cette histoire n’apportera son vrai éclairage et ses vraies qu’à travers des témoignages individuels critiques et autocritiques.

Donc, à 27 ans, les choses semblent trop bien acquises et assises au point que l’individu pense qu’il lui est impossible de remettre sa pendule interne à l’heure qu’il vit au présent. Et pourtant c’est ce qui doit impérativement arriver pour être dans le processus de la résilience réflexive (productive), et non  dans celle qui anesthésie toute possibilité de discerner le vrai du réel. Il fallait définitivement exercer les ressources de son intelligence sur cette déchirure historique (hystérique !) et s’intéresser au réel dans lequel j’ai choisi de parfaire mon humanité en assumant ma posture de témoin-participant. Celui qui a pris en compte sa nouvelle souveraineté. Parce qu’il s’agit d’une nouvelle souveraineté.

30 ans après je me sens exister dans la civilité sénégalaise la traversant de part en part, verticalement comme horizontalement, dans toutes ses dimensions. Je jouis de l’anonymat civil, en tant que citoyen de la République des Idées. C’est une prétention légitime. Il ne s’agit pas de proclamer que tous les réfugiés du monde doivent s’appliquer à une résilience réflexive. Mais une distance critique par rapport aux événements permet de mieux les commémorer en s’interrogeant davantage sur cet Autre qui ne veut plus de ce Nous.

Dès lors, mes questionnements sur l’altérité prirent une nouvelle dimension : penser la différence à partir de la déchirure historique. Enfin, assimiler une fois pour toute qu’un « coup de ciseau [permet] dans un seul mouvement à la fois » de créer, de fixer et de corriger, c’est-à-dire en termes simples apprendre à coudre et non à recoudre. Le Sénégal n’est pas un laboratoire pour moi, mais le pays qui me donne la chance de recouvrer mon humanité et de servir une population qui m’a accueilli en m’offrant la possibilité de participer et de témoigner.

Je reste convaincu qu’un chercheur est naturellement un engagé, et j’ai toujours pensé qu’un intellectuel africain et un intellectuel tout court ne peut atteindre ses objectifs qu’en considérant la connaissance comme le lieu ultime de sa propre libération par rapport à son propre être-dans-le-monde.

L’intellectuel est certainement celui qui peut se déprendre de tous « ses Soi (s) » pour prétendre penser le soi des autres et ainsi apporter sa contribution à la construction de l’en-commun.

Il ne reste plus qu’à rendre hommage aux populations sénégalaises qui ont accueilli, tous ceux qui ont « traverser », de gré ou de force entre avril 1989 et le début des années 1990, le fleuve Sénégal.

J’étais venu… poursuivre et j’ai finalement rejoint

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Il écrit et ne s'arrete jamais d'écrire. Avec humour, philosophie, il raconte les lieux comme personne. Enseignant-Chercheur à UCAD, Abdarrahmane Ngaidé est un historien de formation.

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