AU CŒUR DU DÉBAT ENTRE BORIS ET BACHIR, LA PENSÉE DE CHEIKH ANTA DIOP (IV)

LA TRADUCTION

Le troisième point abordé dans la discussion entre Boris et Bachir est la traduction. Quatrième partie & fin.

« Ce n’est pas si compliqué de traduire la relativité en wolof » soutient Bachir. Boris perçoit dans la manière de formuler cette critique, une façon de tourner en dérision le travail de quelqu’un qui voulait seulement « démontrer l’égale capacité d’abstraction de toutes les langues du monde ». Bachir précise sa pensée dans sa réponse et affirme que lorsqu’on traduit une démonstration on ne traduit pas en réalité le langage des signes dans lequel la démonstration se conduit mais le métalangage. Plus la théorie est abstraite et réalisée dans la langue formulaire, moins il est compliqué de la traduire, avance-t-il. Bachir trouve même qu’il est plus difficile de « traduire de la poésie que des sciences formelles. »

Mon avis est qu’ici le problème ne porte pas en tant que tel sur la traduction, mais sur la perception de dérision. Je ne m’appesantirai pas sur cette perception. Je vais plutôt parler des motivations entourant le projet de Diop de traduire des œuvres de l’esprit dans les langues africaines.

Cheikh Anta Diop a traduit des textes scientifiques et littéraires. Il a traduit un extrait d’Horace de Corneille et le texte de la Marseillaise. Il était conscient de la difficulté de traduire des poèmes. Après avoir rendu un poème wolof en français, Diop note : « On tenterait en vain de traduire adéquatement ce poème banal en français ; C’est cet élément intraduisible d’une langue à l’autre, sans lequel il n’y a pas de littérature nationale propre, que nous sacrifions, toutes les fois que nous « optons » pour une expression étrangère. » (Nations nègres et culture, p. 450).

Mais que voulait démontrer Diop en se lançant dans de vastes opérations de traduction?

Il s’agissait pour lui de montrer que la « pauvreté naturelle » supposée des langues africaines n’était pas fondée; qu’aucune langue ne souffre de déficience native ; qu’il est possible comme cela s’est fait partout ailleurs, de développer ces langues par la création de « néologismes indispensables » et par des « traductions d’ouvrages étrangers de toutes sortes (poésie, chant, roman, pièce de théâtre, ouvrage de philosophie, de mathématiques, de science, d’histoire, etc… » (Nations nègres et culture, p. 412.).

Dans le même ouvrage, il reprécise son projet : « Il s’agit d’introduire dans les langues africaines des concepts et des modes d’expression capables de rendre les idées scientifiques et philosophique du monde moderne. Une telle intégration de concepts et d’expressions équivaudra à l’introduction d’une nouvelle mentalité en Afrique, à l’acclimatation de la science et de la philosophie moderne au sol africain par le seul moyen non-imaginaire. » (p. 408).

S’il en est ainsi c’est que Diop était conscient de l’importance des traductions dans la longue chaîne de transmission des connaissances à travers l’histoire. Il note que « les Grecs ne se contentèrent donc pas d’aller puiser les sciences chez les Égyptiens, ils ont voulu les acclimater dans leur patrie, par des traductions de mémoires et d’ouvrages égyptiens. Strabon rapporte que, jusqu’à ce que de telles traductions aient existé, les Grecs n’avaient que des notions très imprécises sur les connaissances scientifiques d’ordre astronomique et autres. » (Antériorité des civilisations nègres, p. 104).

De le même ordre d’idées, il mentionne l’importance de la traduction dans une ville comme Tolède en Espagne. Il écrit : « La ville devint le principal centre de traduction de tous les ouvrages scientifiques et philosophiques de l’Antiquité, écrits en arabe. » Pour Diop, c’est la traduction, qui contribua « au développement du latin comme langue scientifique et universelle de l’Europe. »

C’est pour toutes ces raisons que Diop espérait non seulement la traduction dans les langues africaines des classiques de la littérature mondiale, mais des ouvrages exprimant tous les domaines de la connaissance. Traduit, tout ce savoir sera accessible aux Africains parce qu’exprimé avec le génie de leurs langues.

Dans son article, « Comment enraciner la science en Afrique » (Bulletin de l’IFAN, t. 37, série B, no1, 1975), il s’évertue à traduire en wolof un ensemble de textes relatifs à la théorie des ensembles, à la physique mathématique et théorique, à la physique quantique, à la relativité restreinte et générale, à l’algèbre, à la chimie quantique, etc. Il y démontre un effort de création de néologismes et y réaffirme son objectif : « Il s’agit moins d’un effort de vulgarisation que de la démonstration concrète de la possibilité du discours scientifique en langue africaine…Elle prouve que l’on peut si on le veut (et avec beaucoup de travail) dispenser une culture scientifique qui ne soit pas au rabais dans nos langues. »

Dans sa conférence en wolof de 1984, il mentionne qu’aucune langue n’est déficiente et insiste sur la capacité infinie de la langue à créer des concepts et à nommer donc les choses du monde : « Da ngeen di xam ne aw làmmiñ, jëfandikukaay la boo xam ni lu am xel dem ci àddina aw làmmiñ mën na koo tudd ; am xel ay gàtt aw làmmiñ gàtt ! Waaye lu am xel mën a dem ci àddina rekk aw làmmiñ mën na ko tudd ; aw làmmiñ gàttul. Nit kiy wax nag, fim xelam yem, fiw jàngam yem, fi gisgisub àddinaam yem, foofu rekk la ay waxam mën a yem…Waaye boo demee ba sam xel gis leneen rek, làmmiñ wi dana ko tudd. Lu ko waral? Amul benn baat boo xam ni bii yenu nga sa maana ci cosaan, amul! Baat bi coow luy géenn ci gémmiñ kepp la! Amul sax menn maana. Ndax bu ko ammon, wenn làmmiñ ay am kon lu jog rekk, xel yépp nenn lañu koy tudde. Wenn tur wi di moom. Te loolu amul. […]. Li làmmiñu tubaab bi ëppalee sunuy yos mooy baat yi nga xam ni dugal nañu leen ci ñaari xarnu yu muyy – yi ci des ginaaw yii. Maanaam ci ci fukkeelu xarnu beek juróom-ñeent (XIXe siècle) ci la xam-xam tàmbalee am dëgg-dëgg. »

Traduction : « La langue est un outil qui permet de nommer les choses. Une langue n’est jamais limitée. Si elle l’est c’est parce que notre esprit est limité. Les limites linguistiques d’une personne qui parle sont les limites de son esprit et de sa vision des choses. Pourquoi cela? Aucun mot ne vient avec sa signification toute faite. Le mot est uniquement un son qui s’échappe de notre bouche. Il n’a aucune signification a priori. Si les mots venaient avec leur signification, il n’y aurait qu’une langue unique et toute chose serait comprise de la même manière par tous. Cela n’est pas concevable. […]. Ce que les langues européennes ont de plus que les langues africaines, c’est l’effort de conceptualisation scientifique née avec la révolution scientifique du XIXe siècle. »

Dans son ouvrage, Antériorité des civilisations nègres, il exprimait déjà cette idée : « L’avancée des langues européennes sur les langues africaines de culture est d’ordre purement lexicologique ; elle correspond à la somme des concepts artificiellement créés et accumulés durant les trois derniers siècles, depuis l’avènement de la science moderne. » (p. 114).

Sur un tout autre plan, enrichir et développer les langues nationales, était pour Cheikh Anta Diop le meilleur moyen pour venir à bout de l’impérialisme économique. Pour lui, la domination culturelle, celle qui passait par la langue, facilitait la domination économique. « L’impérialisme culturel, disait-il, est la vis de sécurité de l’impérialisme économique ; détruire les bases du premier c’est donc contribuer à la suppression du second. » (Nations nègres et culture, p. 407). Les puissances colonisatrices ne s’étaient retirées qu’en apparence. Leurs livres, leurs films, bref, leurs produits culturels, restaient présents par la langue.

Voilà ce qu’il m’a semblé important de dire à propos des points soulevés lors de cet échange entre Bachir et Boris. Un échange que j’ai interprété à mon niveau, disais-je, comme un appel à discuter de la pensée de Cheikh Anta Diop.

Khadim Ndiaye
Élève de Bachir, Boris et Cheikh Anta Diop.

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