ANATOMIE DE LA CRISE MALIENNE ET POURQUOI LA MISSION DE HAUT NIVEAU DE LA CEDEAO A ÉCHOUÉ

Autant l’élection d’Ibrahim Boubacar Keita (IBK) en 2013 a suscité l’espoir en pleine période d’attaques djihadistes sur le territoire malien, sa réélection en 2018 intervient dans une forte tension de conflits ethniques au centre du Mali dus aux effets collatéraux de l’insécurité au Nord du Mali et dans toute la bande du Sahel.

Les élections présidentielles de 2018 se sont déroulées dans une période d’intenses attaques/représailles entre des milices ethniques, la plupart Dogon, et des assaillants peuhls souvent assimilés á des soutiens du leader djihadistes peuhl Hamadou Kouffa et son Front de Libération du Macina  qui, en alliance avec le touareg-malien, ancien consul á Jeddah Iyad Ag Ghaly leader d’Ansar Dine, sont en conflits ouverts avec les forces françaises de Barkhane et l’armée malienne.

En 2018, le recours par les militaires français de Barkhane aux milices locales pour lutter contre le terrorisme envenime les conflits communautaires entre les Fulanis et les Dogons. En période électorale pour sa réélection le Président IBK laisse faire. En effet, une opération militaire conjointement menée par les français de Barkhane et les forces armées nigériennes, avec l’appui de deux groupes maliens (le Mouvement pour le Salut de l’Azawad (MSA) et le Groupe Autodéfense Touareg Imghad et Alliées (GATIA) a été utilisée par les miliciens maliennes pour de vastes recrutements communautaires pour régler des comptes avec les communautés avec lesquelles ils étaient en conflits violents depuis plusieurs décennies pour l’utilisation de ressources naturelles (eau, pâturages, parcours de transhumance, chaume).

Les Forces Armées Maliennes (FAMA), affaiblies, ont eu aussi recours á ces alliances dans le centre/est du Mali avec l’utilisation de miliciens dogons pour protéger les populations locales contre les supposés terroristes fulanis.

En Mars 2019, dans le village d’Ogossagou, au centre/est du Mali, 160 victimes civiles étaient tuées lors d’une attaque d’hommes á motos présumés liés au groupe d’auto-défense dogon ‘’ DAN NAM AMBASSOUGOU ’’. Ces derniers accusaient les communautés Fulanis de la zone, dont celle du village d’Ogossagou, d’attaquer des villages dogons, appuyées par les ‘’ terroristes’’ de la Katiba Macina d’Hamadou Kouffa.

Conséquences de ces événements : le nombre des déplacés internes et des réfugiés continue d’augmenter á Bamako.

Sur le plan politique, l’absence de sursaut de l’élite est, certainement l’élément le plus important. On aurait pu espérer qu’au Mali, après la ‘’ défaite’’ des FAMA et la rapide dégradation sécuritaire au Centre, s’instaure une autre gouvernance, que des lignes rouges s’imposent contre des pratiques de corruption, de népotisme et de clientélisme qui avaient me né á la catastrophe. Or, le cours politique semble n’avoir pas changé á Bamako, alors que la moitié du territoire nationale est contrôlée par d’autres acteurs que l’État. Cette incapacité á intégrer les leçons d’une triste décennie constitue la plus grande faute des élites contre le devenir national et, le Président IBK en porte une large responsabilité.

Non seulement depuis son élection en 2013, seule sa réélection en 2018 le préoccupait, le calendrier républicain a été kidnappé pour les besoins de son référendum constitutionnel 9 une partie de l’agenda français) que le peuple malien refusé car cautionnant la division du pays. Il a joué sur le rapport de force, avec la fin de la législature (prorogation du mandat des députés) et le pourrissement social pour imposer, vers la fin un couplage  élections législatives / Référendum constitutionnel où les dés été pipés. Mais finalement la voie parlementaire sera utilisée pour faire passer la pilule aux maliens.

Le projet de révision constitutionnelle prévoit la création d’un Sénat et d’une Cour des comptes. Il permettrait au président de nommer un tiers des membres du Sénat, ainsi que le président de la Cour constitutionnelle.

Il vise selon le gouvernement à mettre en œuvre certains engagements de l’accord pour la paix et la réconciliation au Mali signé en 2015, en confiant un rôle accru aux collectivités territoriales. Seraient ainsi mis en place des conseils régionaux élus dans les dix régions du Mali – dont deux nouvellement créés au nord – allant de pair avec la création d’un Sénat représentatifs des territoires, offrant ainsi une meilleure représentativité au nord du pays, faiblement peuplé mais très étendu.

Le projet de révision constitutionnelle est adopté en mars en Conseil des ministres puis approuvé début juin par l’Assemblée nationale. Il est porté par le président en exercice Ibrahim Boubacar Keïta, dit IBK. Le 21 juin, néanmoins, le gouvernement décide de le reporter à une date indéterminée à la suite de plusieurs manifestations simultanées réunissant des milliers de maliens dans le pays. Les manifestants sont en effet opposés à une réforme jugée comme accordant trop de pouvoir au président, et à un scrutin organisé alors que l’ensemble du territoire n’est toujours pas sous le contrôle entier du gouvernement. La possibilité pour le président IBK de nommer le président de la cour constitutionnelle, alors que celui-ci est chargé de l’annonce des résultats des élections, est également considérée avec suspicion par l’opposition.

Plus de 6 000 jeunes participent néanmoins le 29 juin à une manifestation de soutien au projet. Le 3 juillet le président IBK réaffirme en marge du G5 Sahel sa volonté de mener à bien le référendum, affirmant «Si je [faisait marche arrière sur le projet référendaire], je trahirais mon pays et la signature de mon pays. Je ne le ferai pas ».

L’opposition décide alors de saisir la cour constitutionnelle, l’article 118 de la Constitution interdisant les révisions constitutionnelles quand tout ou partie du pays est occupée par une puissance étrangère. Le 7 juillet, la cour statue sur le sujet en renvoyant le projet de révision de la Constitution devant les députés pour une seconde lecture, dans ce qui est considéré comme une victoire pour le gouvernement, la cour ayant accepté des requêtes jugées de forme tout en rejetant l’argument basé sur l’atteinte à l’intégrité du territoire. Le référendum étant ainsi jugé légal, un passage du texte constitutionnel au vote du parlement est prévu dans les jours qui suivent la décision de la cour.

Le gouvernement se refuse néanmoins à avancer une nouvelle date pour la tenue du scrutin. Ibrahim Boubacar Keïta décide de laisser du temps au texte pour son second passage devant l’assemblée, la date du scrutin étant repoussée au moins jusqu’à l’automne, à la rentrée. Le chef de l’Etat entend en effet tirer les leçons des effets de son manque d’implication de la société civile dans le premier projet, qui aurait donné de lui l’impression « de ne pas être à l’écoute ». Des rencontres avec des membres de la société civile, des chefs religieux et des responsables politiques sont alors menées. IBK multiplie ainsi les consultations, tout en restant résolu sur l’organisation du scrutin, affirmant que « Le référendum aura lieu, il en va de la démocratie ».

Le gouvernement espère également que l’opposition au référendum s’essouffle progressivement au cours de ces quelques mois de délai supplémentaires. Le 16 juillet encore, une troisième manifestation réunissait plus d’une dizaine de milliers de personnes dans le pays.

Le gouvernement organise dès janvier 2019 les assises d’une nouvelle plateforme politique nommée « Ensemble Pour Le Mali » (EPM), dont la vocation est de relancer le débat d’une réforme institutionnelle. Sont notamment présents le premier ministre Soumeylou Boubèye Maïga, ainsi que le représentant spécial du Secrétaire général de l’ONU au Mali, Mahamat Saleh Annadif. Celui-ci déclare souligne que d’autres ajustements sont devenus nécessaires à la suite de la crise sécuritaire et institutionnelle de 2012 ayant fortement fragilisé les Institutions de la 3ème République, avant de rappeler les engagements pris par l’État malien contenus dans l’accord d’Alger de 2015 pour la paix et la réconciliation. « C’est aussi une question de nécessité pour la survie et la stabilité du régime démocratique au Mali ».

À la mi-janvier, le gouvernement met en place un comité d’experts pour la réforme constitutionnelle avec pour objectif de tenir le scrutin en mars de manière consensuelle, avant les législatives prévues la même année. L’opposition réitère cependant son rejet du projet.

L’élection la présidentielle de 2018 voit la victoire du président sortant Ibrahim Boubacar Keïta. Son parti, le Rassemblement pour le Mali, avait remporté 66 sièges sur 147 aux précédentes législatives en 2013. D’abord prévues les 28 octobre et 18 novembre 2018, les élections sont reportées d’un mois à la suite d’une grève des magistrats ayant entrainé des délais supplémentaires dans le dépôt des candidatures. Le 15 octobre, la Cour constitutionnelle reporte finalement le scrutin à avril 2019 en prorogeant de six mois le mandat des députés. Cette décision, qui a lieu peu de temps après la présidentielle, est alors officiellement justifiée par l’objectif d’une meilleure organisation du scrutin dans un climat politique plus serein et afin de donner plus de temps au gouvernement pour l’application des réformes institutionnelles prévues dans l’accord de paix de 2015. La décision de la cour ainsi que le silence de l’opposition sont cependant très critiqués au sein de l’opinion publique, qui y voit le signe de négociations en coulisse entre les deux camps.

Outre le renouvellement du Parlement élu en 2013 – qui devait l’être en 2018 -, les enjeux de ce scrutin sont jugés particulièrement importants car il doit permettre de faire avancer l’application des accords d’Alger entre les groupes armés indépendantistes et le gouvernement central.

Le 22 avril 2019, le président nomme pour nouveau Premier ministre Boubou Cissé. Le 2 mai suivant, un gouvernement d’ouverture est finalement formé auquel participe une grande partie de l’opposition. Malgré l’échec de la formation d’un gouvernement d’« union nationale » regroupant l’ensemble des partis du pouvoir et de l’opposition, le principe d’une application des accords d’Alger et de la mise en œuvre de réformes politiques, institutionnelles, économiques et sociales est acté.

Le gouvernement malien fait voter le 7 juin 2019 la prorogation du mandat des députés jusqu’au 2 mai 2020, afin de permettre de mettre en œuvre son projet de révision constitutionnelle. La prorogation est ensuite votée au deux tiers des membres de l’assemblée, puis présentée pour avis à la Cour constitutionnelle qui l’approuve. Après un dialogue national avec l’ensemble de la classe politique ainsi que des ex-rebelles, achevé le 22 décembre, le gouvernement finit par annoncer le nouveau calendrier électoral le 22 janvier 2020. Les élections sont finalement convoquées pour le 29 mars suivant, avec des seconds tours éventuels le 19 avril dans les circonscriptions mise en ballotage. Les candidats ont jusqu’au 13 février pour présenter leurs candidatures, avant une période de campagne électorale à partir du 8 mars.

Les élections ont lieu dans un contexte de violences indépendantistes et djihadistes dans le nord et le centre du pays depuis 2012. Autour de Tombouctou, des djihadistes mènent des raids d’intimidation à moto pour menacer les habitants et les dissuader de voter. Le 25 mars 2020, le convoi de Soumaïla Cissé, le chef de file de l’Union pour la république et la démocratie, est attaqué par des hommes à moto. Son garde du corps est tué, deux de ses proches sont blessés, Cissé et onze membres de son équipe de campagne sont enlevés. Cinq des otages seront ensuite libérés pour aller annoncer aux autorités maliennes que Cissé était gardé vivant. La piste de djihadistes liés à Al-Qaïda est privilégiée sans être confirmée au vu contexte sécuritaire et politique du Mali. Le 3 avril, entre les deux tours, des négociations permettent de libérer tous les otages sauf Cissé lui-même.

Peu de temps avant le premier tour, le Mali est atteint à son tour par la pandémie de covid-19, ce qui amène à déclarer le couvre-feu, à fermer les écoles et à imposer des restrictions aux activités.

Les dernières manifestations (chaque vendredi) ont été d’une brutalité particulière avec la mort d’environ 14 personnes á cause de la charge des forces anti-terroristes déployées dans la capitale pour faire face á la violence des manifestations (saccages de la Radiotélévision nationale et l’occupation de l’Assemblée nationale.

QUI EST QUI ?

Le mouvement du 5 juin-Rassemblement des Forces Patriotiques (M5-RFP),  par-delà la mise en avant de telle ou telle figure, comme l’imam Dicko – conservateur qui focalise l’attention de certains organes de presse le caricaturant en wahhabite pour discréditer ce mouvement populaire – au grand mépris des responsables politiques de la coalition, comme le leader de gauche Oumar Sissoko, ce mouvement incarne toute la diversité du peuple malien. C’est sa grande force. Il donne à voir une possibilité de reconstruction, même si embryonnaire, de la nation.

Le M5-RFP ne fait pas seulement référence au tripatouillage électoral lors des dernières élections. Le communiqué intitulé « Déclaration du peuple malien » publié après la manifestation du 5 juin évoque la « gestion désastreuse de la crise multidimensionnelle, sécuritaire, politique, sociale, scolaire, sanitaire etc. », que traverse le pays.

Les acteurs de cette coalition sont à ce stade très clairs là-dessus, ils ne veulent pas négocier quoi que ce soit dans le cadre fixé par la présidence actuelle. Ils s’attaquent aux institutions, et s’ils mettent en place un gouvernement de transition, c’est le gouvernement de transition qui sera chargé de mettre en place de nouvelles institutions et, probablement, de procéder également à une révision constitutionnelle.

Mais toute révision constitutionnelle se heurtera aux termes des Accords de paix d’Alger de 2015 [NDLR: fruit d’une médiation menée notamment par l’Algérie, pays frontalier du Mali, l’Accord d’Alger a été signé en 2015 entre l’Etat malien, incarné par le Président actuel, et plusieurs groupes armés impliqués dans la guerre qui déchire le nord et le centre du pays. Il n’a pas permis depuis l’amélioration de la situation sécuritaire]. Cet Accord rejeté par le M5-RFP, et la quasi-totalité du peuple malien, va complètement à l’encontre des intérêts nationaux du Mali. ces Accords n’ont jamais été discutés au sein de l’assemblée nationale. Il y a un mécontentement très fort. De fait ils ont été plus imposés par des forces étrangères que par des directives du gouvernement malien. C’est une des faiblesses institutionnelles de ce gouvernement et de cet État. Même si le refus des Accords n’est pas au premier rang des revendications du M5-RFP, il plane sur les débats.

Les termes de l’accord sont on ne peut plus clairs ; On peut déjà parler de partition de facto. Par exemple Kidal est géré de manière totalement indépendante, y compris depuis l’arrivée de l’armée malienne reconstituée en février dernier, comprenant un tiers d’ex-rebelles indépendantistes non djihadistes intégrés dans les forces armées maliennes. Ces ex-rebelles indépendantistes ont déserté quinze jours ou trois semaines après, pour rallier les indépendantistes de la coordination des mouvements de l’Azawad. De facto, il y a une partition. Ils prévoient notamment des régions-États complètements autonomes dont les présidents aux larges pouvoirs seraient élus au suffrage universel direct selon les mêmes modalités que le Président de la République, et n’ayant donc quasiment aucun compte à rendre à l’Etat central.  Ces Accords sont porteurs de formes particulières de fédéralisme. Je n’ai pas de position de principe contre le fédéralisme, mais le fédéralisme ne peut fonctionner que dans le cadre d’un État solide. Or l’État malien est dans un en état complet de déliquescence. Donc ces accords, revendiqués surtout par les puissances étrangères, la communauté internationale, n’ont pas d’adhésion populaire.

Mahmoud Dicko

Président du HCIM, il est la caution morale du mouvement M5-RFP qui défie le pouvoir d’IBK, sans en être directement membre. L’imam que les Maliens écoutent et que les leaders de l’opposition ont placé sur le devant de la scène pour gagner en popularité. Religieux rigoriste formé dans les écoles coraniques de Mauritanie et d’Arabie saoudite, adepte du wahhabisme, Mahmoud Dicko s’est fait connaître du grand public en 2009 pour son opposition à l’adoption d’un code de la famille offrant plus de droits aux femmes. En 2018, il obtient le retrait de manuels scolaires abordant l’éducation sexuelle.

Soutien d’IBK, lors de la présidentielle de 2013, le religieux finit par s’opposer à son « ami » et pousse en 2019 le premier ministre Soumeylou Boubèye Maïga à la démission. Depuis, il a créé la Coordination des mouvements, associations et sympathisants de l’imam Mahmoud Dicko (CMAS). Une organisation politico-religieuse dirigée par son protégé et bras droit politique : Issa Kaou N’Djim. C’est ce dernier qui, le vendredi 10 juillet, a appelé le peuple à déborder les autorisations de manifester en « occupant les ponts et les ronds-points », et en se rendant devant l’Assemblée nationale et l’Office de radiodiffusion et télévision du Mali (ORTM). Des stations-service ont été pillées, des barricades montées et des incendies allumés aux quatre coins de la ville, ce qui lu a valu d’être arrêté par la police avec d’autres têtes du mouvement M5.

Le Haut Conseil Islamique du Mali (HCIM) qu’il dirige, depuis sa création par les autorités, fait l’objet de controverses partant du fait qu’il est contrôlé par celui qui est présenté, par certains médias, comme le représentant des Wahhabites et des  sunnites du Mali. Le HCIM a joué un rôle de médiation avec les groupes djihadistes durant leur occupation du Nord Mali en 2012, que ce soit pour l’acheminement des aides humanitaires ou pour négocier la libération de militaires maliens faits prisonniers.

C’est surtout l’absence de condamnation ferme par le président du HCIM de la destruction des mausolées qui a jeté la suspicion sue ce dernier quand á sa sympathie présumée pour les groupes djihadistes. Reste que cette absence de condamnation pouvait être motivée par le souci de ne pas se mettre á dos ni la frange salafiste de ses partisans e, qui condamne objectivement toute forme de Shirk (associationnisme), ni les groupes djihadistes avec lesquelles il escomptait négocier. Reste qu’á ce jour, aucune forme de soutien ou de collaboration entre le HCIM et les groupes djihadistes n’a pu être démontrée. Au contraire, les dirigeants du HCIM se sont officiellement prononcés  sur l’illégitimité des groupes djihadistes occupant le nord Mali, lors d’une rencontre des Oulémas du Mali le 23 Septembre 2012.

Sans aller jusqu’à soutenir le djihad, de nombreux imams et maîtres coraniques continuent de tenir, de manière non officielle, des propos extrêmement critiques á l’égard de l’occident, de la présence militaire occidentale au Sahel, ou bien encore vis á vis de la laïcité occidentale perçue comme porteuse de tous les vices dont souffre le Mali d’aujourd’hui.

 

Choguel Maiga

Archétype du politicien malien passé par tous les gouvernements, cet ingénieur de formation né en 1958 a frayé avec le dictateur Moussa Traoré avant sa chute en 1991. Candidat malheureux à la présidentielle de 2002, il soutient au second tour Amadou Toumani Touré et intègre son gouvernement en tant que ministre de l’industrie et du commerce. Il se rapproche d’IBK à l’élection de 2013 et est nommé trois ans plus tard ministre de l’économie numérique, de l’information et de la communication avant d’être remplacé par Mountaga Tall en 2016. Un remaniement qui le fera entrer dans l’opposition.

 

Mountaga Tall

Ce routier de la politique malienne a candidaté, sans succès, à toutes les élections présidentielles depuis 1992. Fondateur du Congrès national d’initiative démocratique (CNID) en 1990, il devient le chef de l’opposition parlementaire après le renversement du dictateur Moussa Traoré. Il est élu député du Parlement de la Cédéao en 2002 puis du Parlement panafricain depuis 2004. Candidat à la présidentielle de 2013, il s’incline face à IBK mais finira par rejoindre son gouvernement en tant que ministre de la communication.

Agé de 63 ans aujourd’hui, Mountaga Tall fait partie des leaders arrêtés et libérés après les débordements de la manifestation du 10 juillet. Il est le cofondateur, aux côtés de Soumaïla Cissé, du Front pour la sauvegarde de la démocratie (FSD), une coalition politique de plusieurs dizaines de partis d’opposition et de syndicats. C’est la deuxième composante majeure du M5. Soumaïla Cissé, arrivé en deuxième position lors des présidentielles de 2013 et 2018, a été enlevé le 25 mars alors qu’il battait campagne pour le premier tour des législatives près de Nianfunké, au centre du Mali.

 

Modibo Sidibé

Personnage discret et influent, cet ancien premier ministre de 67 ans est pressenti pour reprendre son rôle dans un potentiel gouvernement d’union nationale. Fonctionnaire de police à l’origine, il a fait ses classes politiques sous la présidence d’Amadou Toumani Touré dans les années 1990 et 2000, enchaînant les postes : directeur de cabinet du président, ministre de la santé, ministre des affaires étrangères, secrétaire général de la présidence et enfin premier ministre. Lors du coup d’Etat de 2012 contre son mentor, il sera arrêté par le capitaine Amadou Haya Sanogo. Candidat à la présidentielle de 2018 face à IBK, il obtiendra moins de 2 % des voix. Il est le mentor de nombreux jeunes politiciens du M5.

 

Oumar Mariko

Avec sa barbe grise et sa casquette de révolutionnaire cubain, Oumar Mariko incarne la gauche anti-capitaliste à la tête du parti Solidarité africaine pour la démocratie et l’indépendance (SADI) qu’il a fondé en 1996. Né en 1959, il a commencé à militer au lycée au sein du syndicat Association des élèves et étudiants du Mali. Il s’y forge un compas politique qui ne changera pas de toute sa carrière : anti-impérialiste et anti-colonialiste. Candidat malheureux aux présidentielles de 2002 (moins de 1 % des voix) et de 2007, il est à nouveau investi par son parti en 2013 sur un programme de « répartition équitable des ressources du pays ». Il rejoint le M5 via une coalition de gauche, le Mouvement

 

Cheick Oumar Sissoko

Ce « cinéaste de l’urgence », comme le qualifiait Le Monde en 1999, a troqué depuis longtemps la caméra pour les pupitres politiques. Issu du SADI, il est nommé, après l’élection d’ATT, ministre de la culture dans le gouvernement d’Ahmed Mohamed Ag-Hamani, puis dans celui d’Ousmane Issoufi Maïga, avant de démissionner en 2007. A 75 ans, il est à l’initiative d’Espoir Mali Koura (EMK), un mouvement de la société civile créé en mai 2020 et qui est l’une des trois composantes principales du M5.

 

Clément Dembélé

Voix montante au sein du M5, celui que ses alliés surnomment « le professeur » est devenu en quelques années le poil à gratter du pouvoir. Fondateur de la Plateforme contre la corruption et le chômage au Mali (PCC), il s’est fixé une mission : constituer des dossiers d’enquêtes solides pour traîner les corrompus de la fonction publique devant les tribunaux. Une tâche ardue dans un pays classé 130e sur 180 pour l’indice de corruption dans le secteur public établi par l’organisation non gouvernementale Transparency International.

 

CE QUE LES MALIENS REPROCHENT AU PRESIDENT IBK

Le Président Ibrahim Boubacar Keïta a, dès son élection en 2013, mis en place un système de prédation fondée sur la corruption et l’impunité qui ont gravement impacté l’ensemble des secteurs de la vie sociale, économique, politique, administrative, culturelle et surtout la situation sécuritaire du Mali, voire de la sous-région.

Avec sa famille et ses amis, il a mis en place un véritable système de captation des richesses nationales, de mainmise sur l’appareil d’Etat et sur l’administration publique, de prise d’intérêts personnels dans tous les secteurs économiques et financiers.

Cette façon de gérer a empêché l’Etat d’assumer ses fonctions régaliennes de sécurité et de développement, et a conduit le Mali au bord du gouffre et compromet la stabilité dans le Sahel.

Ainsi, des faits et pratiques graves ont cours au Mali depuis l’élection de M. Ibrahim Boubacar Keïta, comme notamment :

▪ L’immixtion flagrante d’intérêts privés qui ont pris le contrôle total de la gestion des affaires publiques ;

▪ Les détournements massifs et documentés des fonds alloués, y compris ceux alloués à nos Forces de défense et de sécurité, pour un pays en guerre et sous assistance africaine et internationale ;

▪ L’instrumentalisation de la crise au nord et au centre du pays ;

▪ Le développement de toutes sortes de trafics et de pratiques impactant la sous-région ;

▪ La remise en cause de l’unité nationale et du vivre-ensemble par la création et l’entretien de milices ethniques, intercommunautaires ;

▪ Le laxisme et les complicités dans la lutte contre le terrorisme qui a finalement pris racine dans des pays voisins et qui font de notre Pays, l’épicentre et le maillon faible dans la déstabilisation de la sous-région ;

▪ Le non-respect de multiples engagements pour la décrispation de la situation sociopolitique et sécuritaire ;

▪ L’abandon de secteurs entiers de la vie socio-économique (école, santé, secteur agricole, infrastructures …) ;

▪ Les disparitions forcées, les arrestations arbitraires et les incarcérations ;

▪ Les violations réitérées de la Constitution ;

▪ Les fraudes électorales qui ne permettent plus aux élections de jouer leur rôle régulateur, notamment lors du scrutin présidentiel de 2018 et des deux (2) tours de l’élection des députés en mars et avril 2020 ;

▪ les répressions sanglantes des dernières manifestations populaires, ayant causé au moins vingt-trois (23) morts et plus d’une centaine de blessés graves, par des forces spéciales antiterroristes (FORSAT) usant d’armements de guerre et de balles réelles contre des manifestants pacifiques à mains nues, dans les rues, les sièges des organisations politiques, les domiciles privés et même dans des lieux de culte.

 

LES REPONSES DE LA CEDEAO

Au terme de ses différents entretiens sur les propositions de sortie de crise, la mission de la CEDEAO, conduit pas l’ancien Président nigérian Goodluck Jonathan a recommandé, le maintien du président IBK au pouvoir, la formation d’un gouvernement d’union nationale avec la moitié des membres choisis par le Président IBK et le reste reparti en M5-RFP et la société Civile,   la nomination de 6 nouveaux juges de la Cour constitutionnelle à raison de 3 par le conseil supérieur de la magistrature et  3 par le président de la République.  Ces nominations, a-t-elle fait savoir la médiation, seront choisies parmi 5 ou 7 noms de juges  proposés par les Forces vives de la nation.

S’agissant  des  3  autres juges de la Cour,  elle propose qu’ils soient désignés par le président de la future Assemblée nationale. Laquelle sera mise par la nouvelle  Cour constitutionnelle, et  qui sera chargée de statuer une nouvelle fois sur les législatives dans les 30 localités où les populations estiment qu’elles ont été contestées au 2ème tour.

 

LA POSITIONS DU M5

Ces recommandations ont été très vite rejetées par le M5-RFP, qui reproche à la médiation de la CEDEAO d’avoir  procédé à  « des arrangements qui violent précisément l’actuelle Constitution, et qui ne tiennent aucunement compte du contexte sociopolitique et des risques majeurs que la gouvernance de Ibrahim Boubacar Keïta fait peser sur l’existence même du Mali en tant que Nation, République et Démocratie. »  Et le M5-RFP de se démarquer de ces propositions de solutions de la CEDEAO  en déclarant qu’elles  ne correspondent absolument pas aux aspirations et attentes exprimées par le Mouvement du 5 juin et portées par l’écrasante majorité du Peuple malien.

Sur le plan judiciaire, les syndicats des magistrats le SAM et le SYLMA que la délégation de la CEDEAO a rencontré ont également rejeté ces propositions en leur qualifiant  « non conforme au droit ».

« Les différentes propositions faites par les experts en droit constitutionnel de la CEDEAO ont été systématiquement  et à l’unanimité  rejetées  par les magistrats car non conformes au droit mais aussi en total désaccord avec la réalité du Mali », indiquent le SAM et le SYLMA.

Après avoir essayé, sans succès, toutes les voies du dialogue et celles de droit pour résorber les conséquences de la crise, et pris acte de la confiscation du mécanisme électoral ôtant aux élections toute signification et toute fonction régulatrice du système démocratique, le M5-RFP, soucieux du devenir et de la survie du Mali, s’est engagé à :

1) Organiser des manifestations légales et pacifiques sur l’ensemble du territoire national et dans la diaspora pour amener M. Ibrahim Boubacar Keïta à prendre lui-même la décision de démissionner de la présidence de la République du Mali.

2) Agir exclusivement dans le cadre de la Loi, dans le strict respect de la Constitution et des engagements communautaires et internationaux du Mali.

3) Tirer les conséquences de la caducité du Mémorandum du 30 Juin 2020 qui proposait à M. Ibrahim Boubacar Keïta des solutions politiques de sortie de crise qui n’y a jamais répondu.

4) Eviter un vide au sommet de l’Etat et la rupture de la chaine de commandement militaire et sécuritaire par des discussions avec M. Ibrahim Boubacar Keïta.

Au constat de la volonté affichée de M. Ibrahim Boubacar Keïta de gagner du temps, et surtout, suite aux répressions meurtrières des manifestations populaires reprises à partir du 10 juillet 2020, le M5-RFP, lors des échanges avec une Mission de Médiation de la CEDEAO dépêchée au Mali sous la conduite de M. Goodluck JONATHAN, a soumis un document articulé autour de 4 points qui, malheureusement n’ont connu aucune suite.

5) A présent, les tueries de masse des 10, 11 et 12 juillet 2020 de 23 manifestants aux mains nues par des forces spéciales antiterroristes (FORSAT) ont ôté à M. Ibrahim Boubacar Keïta toute légitimité pour continuer à gouverner le Mali. Le M5-RFP travaille d’ailleurs au dépôt d’une plainte devant les juridictions nationales et la Cour Pénale Internationale (CPI) ;

6) Enfin, pour le M5-RFP, M. Ibrahim Boubacar Keïta manque manifestement de leadership et de capacité à présider aux destinées du Mali en tant que Nation en crise. Au demeurant, il a abandonné cette mission à des personnes qui n’en ont ni la légitimité, ni les compétences requises, ni même le souci du devenir du Mali.

En conclusion, le M5-RFP sollicite des Chefs d’Etats de la CEDEAO l’accompagnement du Peuple malien dans sa quête de sécurité, de paix et de prospérité socioéconomique, à travers la restauration d’un Mali démocratique, républicain et laïc, avec une gouvernance responsable et vertueuse.

 

SCENARIO DE SORTIE DE CRISE

La mission des cinq chefs d’états de la CEDEAO (Nigeria, Côte d’Ivoire, Sénégal, Ghana et Niger) n’a pas permis de trouver une solution du fait de l’intransigeance de certains leaders du M5-RFP et aussi de la volonté du Président IBK, qui a perdu sa légitimité, de préserver l’essentiel de son pouvoir. Autant, la démission forcée du Président IBK ne saurait être accepté par la CEDEAO, autant la CEDEAO devrait faire comprendre au Président Malien que la légitimité de la contestation populaire l’oblige á partager le pouvoir en créant les conditions de démission des membres de la nouvelle, illégitime, Assemblée Nationale et travailler á la création d’une assemblée constituante, avec toutes les composantes des forces vives pour relever le défi de la réunification et de la reconstruction.

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Alpha Waly Diallo est un spécialiste en Relations Internationales. Il a séjourné longtemps au Maroc et en Afrique du Sud. À Johburg il a même rencontré Madiba ... Diplômé D'Etudes Supérieures en Commerce et Administration des Entreprises (DESCAE), ce consultant et chercheur réputé est un habitué des sommets continentaux sur le développement, la démocratie et la gouvernance. Passionné de géopolitique, Alpha disséque pour Kirinapost les frémissements de la marche du monde. E-mail : alphawally@yahoo.com

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