Le Sénégal n’est pas en crise parce qu’il serait pauvre ou mal doté. Il est en crise parce que son économie reste prisonnière d’un ordre financier international qui privilégie la dette, la dépendance et la soumission monétaire. Il est temps de s’émanciper progressivement du FMI et de Bretton Woods. L’Or est le véritable symbole de souveraineté.
Les réserves d’or des pays africains © goldmarket.fr
Face à l’essoufflement du système de Bretton Woods, à l’échec répété du FMI et au retour mondial de l’or comme actif stratégique, le Sénégal est confronté à un choix historique: poursuivre une dépendance coûteuse ou s’émanciper progressivement pour reconquérir sa souveraineté économique.
Un pays sous contrainte financière
Le Sénégal traverse aujourd’hui une zone de fortes turbulences financières. Les difficultés rencontrées par les nouvelles autorités pour obtenir de nouveaux financements auprès du Fonds monétaire international (FMI) ont mis en lumière une réalité préoccupante : la situation budgétaire et financière héritée du régime du président Macky Sall est plus fragile qu’annoncée.
Au cœur du blocage actuel se trouve notamment une dette contractée auprès du FMI qui aurait été partiellement dissimulée ou mal déclarée, soulevant des interrogations sérieuses sur la transparence et la sincérité de la gestion des finances publiques durant les années précédentes. Cette situation prive désormais le Sénégal de marges de manœuvre cruciales pour financer son développement économique et social, alors même que l’équipe actuellement au pouvoir avait fait de la transformation structurelle de l’économie une promesse centrale.
Mais au-delà du cas sénégalais, cette crise pose une question plus large : le FMI est-il réellement un partenaire fiable pour les pays en développement ? Et surtout, existe-t-il des alternatives crédibles dans un monde où l’ordre financier issu de Bretton Woods montre des signes évidents d’essoufflement ?
Le FMI: un partenaire au bilan largement contesté
Depuis plusieurs décennies, le FMI se présente comme un organisme de stabilisation macro-économique, venant en aide aux pays en difficulté financière. Pourtant, l’expérience de nombreux États montre que ses interventions ont souvent aggravé les crises au lieu de les résoudre.
Les programmes du FMI reposent généralement sur des conditionnalités strictes : réduction drastique des dépenses publiques, suppression des subventions, privatisations accélérées, hausse des impôts indirects et ouverture brutale des marchés. Ces politiques, inspirées d’une orthodoxie néolibérale rigide, ont fréquemment eu des conséquences sociales et économiques désastreuses.
Exemples de pays où l’intervention du FMI a aggravé la situation
1. Grèce (2010–2018)
Les plans de sauvetage imposés par le FMI, la Banque centrale européenne et la Commission européenne ont plongé le pays dans une récession prolongée. Le PIB s’est effondré, le chômage a explosé, et la dette publique, loin de diminuer, s’est alourdie.
2. Argentine (années 1990 et 2018)
Les politiques dictées par le FMI ont contribué à l’effondrement économique de 2001, puis à une nouvelle crise majeure après le prêt record accordé en 2018. Inflation galopante, pauvreté accrue et instabilité chronique en ont été les résultats.
3. Zambie
Les programmes d’ajustement structurel ont conduit à une désindustrialisation, une fragilisation des services publics et, in fine, à un défaut de paiement malgré des décennies de coopération avec le FMI.
4. Sri Lanka
Les recommandations du FMI, combinées à une dépendance accrue à l’endettement extérieur, ont précédé une crise économique majeure, marquée par une pénurie de devises, une inflation massive et un effondrement du niveau de vie.
5. Haïti
Les politiques de libéralisation imposées ont détruit des secteurs clés comme l’agriculture locale, accentuant la dépendance extérieure et la pauvreté structurelle, sans jamais permettre une stabilisation durable. Le Sénégal lui-même en a été victime dans les années 80!
Ces exemples illustrent un constat récurrent: le FMI agit davantage comme un créancier soucieux du remboursement que comme un véritable partenaire de développement.
Bretton Woods: un système en fin de cycle
Le FMI est l’un des piliers du système de Bretton Woods, mis en place après la Seconde Guerre mondiale. Ce système repose sur la domination du dollar américain comme principale monnaie de réserve internationale, conférant aux États-Unis un pouvoir financier et géopolitique considérable. Or, plusieurs facteurs indiquent que cet ordre monétaire entre dans une phase terminale:
• Endettement massif des États-Unis, à des niveaux historiquement élevés, remettant en cause la soutenabilité du dollar à long terme.
• Instrumentalisation du dollar à travers des sanctions économiques, des gels et des confiscations d’avoirs de pays jugés hostiles aux intérêts américains.
• Perte de confiance croissante de nombreuses banques centrales dans les bons du Trésor américain.
Des pays comme la Chine, la Russie, l’Inde, mais aussi d’autres économies émergentes, réduisent progressivement leurs réserves en dollars et en titres américains.
Le retour stratégique de l’or
Face à l’incertitude monétaire mondiale, l’or redevient un actif central. Les banques centrales de nombreux pays accumulent massivement ce métal précieux afin de renforcer leur souveraineté financière et de se prémunir contre les risques liés au dollar.
Dans la sous-région ouest-africaine, les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), notamment le Burkina Faso, disposent de ressources aurifères importantes. Ces dernières années, la collecte et la valorisation de l’or y ont pris une dimension stratégique.
Certaines analyses suggèrent même la volonté de ces pays de poser les bases d’une monnaie commune adossée à l’or, rompant ainsi avec la dépendance aux monnaies héritées du système colonial et à l’architecture financière dominée par l’Occident.
Quelle stratégie pour le Sénégal?
Dans ce contexte mondial en recomposition, le Sénégal gagnerait à repenser en profondeur sa stratégie financière et monétaire.
Le potentiel aurifère du Sénégal : une richesse stratégique sous-exploitée
Le Sénégal n’est pas démuni. Contrairement à l’image d’un pays structurellement dépendant de l’aide extérieure, il dispose de ressources aurifères significatives, capables de jouer un rôle central dans une stratégie de souveraineté financière.
La mine de Sabodala‑Massawa (1), située à l’est du pays, constitue aujourd’hui le cœur de la production industrielle d’or:
Réserves et ressources de la mine de Sabodala-Massawa
• Au 31 décembre 2023, les réserves prouvées et probables s’élevaient à 53,1 millions de tonnes à 2,05 g/t, soit ≈ 3,5 millions d’onces d’or. Les ressources mesurées et indiquées (incluant les réserves) totalisaient ≈ 5,4 millions d’onces d’or.
Production annuelle
• En 2023, la mine de Sabodala-Massawa a produit environ 294 000 onces d’or, soit ≈ 9,14 tonnes.
• Pour 2024, la production est estimée à entre ~360 000 et 400 000 onces (≈ 11,3 – 12,4 tonnes) grâce à l’extension BIOX récemment mise en service.
• Des rapports locaux confirment aussi une production de 229 000 onces en 2024 et estiment la production 2025 entre 250 000 et 280 000 onces (≈ 7,8 – 8,8 tonnes), ce qui montre une dynamique d’exploitation qui progresse mais reste volatile selon les sources.
Evolution de la production
• La production physique en tonnes est confirmée en baisse de 11,13 tonnes en 2022 à 9,14 tonnes en 2023, illustrant à la fois la variabilité du gisement et l’impact des opérations minières.
A l’échelle nationale, la production d’or du Sénégal est passée d’environ de 4 tonnes au début des années 2010 à près de 15 tonnes certaines années récentes, illustrant une dynamique forte mais encore insuffisamment exploitée du point de vue stratégique.
Or, l’essentiel de cette production est aujourd’hui exporté à l’état brut, générant des recettes limitées pour l’État et ne contribuant presque pas à la constitution de réserves nationales en or. Cette situation prive le pays d’un levier monétaire puissant.
Aux critiques de la monnaie-or
Toute proposition de rupture monétaire suscite des objections, souvent présentées comme purement techniques alors qu’elles traduisent aussi des choix idéologiques. Il est essentiel de les examiner lucidement.
Objection n°1: Une monnaie adossée à l’or serait trop rigide
Il est fréquemment avancé qu’une monnaie basée sur l’or limiterait la capacité des États à conduire des politiques monétaires flexibles. Cet argument oublie que la “flexibilité” actuelle des monnaies fiduciaires s’est surtout traduite, pour les pays africains, par l’inflation importée, la dévaluation subie et la dépendance aux capitaux étrangers.
Une monnaie partiellement ou totalement adossée à l’or n’interdit pas toute politique monétaire. Elle impose en revanche une discipline budgétaire saine, protège la valeur de la monnaie et réduit l’exposition aux chocs externes liés au dollar ou à l’euro.
Objection n°2: Les réserves d’or seraient insuffisantes
Cette critique repose sur une confusion: une monnaie-or moderne n’exige pas une couverture à 100 %. Une couverture partielle crédible, fondée sur des réserves “mutualisées” entre plusieurs pays producteurs (Sénégal, Burkina Faso, Mali, Niger), suffit à instaurer la confiance.
La mutualisation régionale permettrait précisément de transformer des ressources dispersées en puissance monétaire collective, tout en continuant à accumuler progressivement de l’or à partir de la production annuelle.
Objection n°3: La transition depuis le franc CFA serait trop complexe
La complexité technique est réelle, mais elle est “gérable” et transitoire. Toute transformation monétaire majeure — y compris la création de l’euro — a nécessité des phases d’ajustement.
Une stratégie graduelle est envisageable:
• création d’une unité de compte régionale adossée à l’or ;
• coexistence temporaire avec les monnaies existantes ;
• montée en puissance progressive vers une monnaie commune pleinement opérationnelle.
L’argument de la complexité ne doit pas servir de prétexte à l’immobilisme.
Objection n°4 : Risque d’isolement financier international
Contrairement aux discours alarmistes, s’émanciper partiellement du FMI et du dollar ne signifie pas se couper du monde. Il s’agit de diversifier ses partenariats, en négociant d’égal à égal avec plusieurs blocs économiques.
De nombreux pays commercent déjà en monnaies locales ou via des accords bilatéraux sans passer systématiquement par le dollar. Une monnaie régionale crédible, adossée à l’or, pourrait au contraire renforcer la position du Sénégal et de l’AES dans les négociations internationales.
L’avenir est à l’Est: se rapprocher de l’AES et bâtir une monnaie adossée à l’or
Dans ce contexte de recomposition accélérée de l’ordre monétaire international, une option stratégique majeure s’offre au Sénégal: un rapprochement pragmatique et souverain avec les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) — notamment le Burkina Faso, le Mali et le Niger — autour d’un projet monétaire alternatif.
Ces pays partagent plusieurs caractéristiques clés :
• une volonté politique affirmée de rompre avec la tutelle financière extérieure, en particulier celle exercée par les institutions de Bretton Woods;
• une disponibilité importante de ressources aurifères, utilisées de plus en plus comme levier stratégique;
• une remise en cause ouverte des mécanismes monétaires hérités de la période coloniale et post-coloniale.
L’hypothèse d’une monnaie commune endossée à l’or, évoquée par de nombreux observateurs et analystes africains, mérite une attention sérieuse. Une telle monnaie, garantie par des réserves physiques d’or, offrirait plusieurs avantages décisifs :
• stabilité monétaire accrue, en s’appuyant sur un actif réel et universellement reconnu ;
• réduction drastique de la dépendance au dollar et à l’euro, ainsi qu’aux politiques monétaires étrangères ;
• financement du développement par la richesse réelle, et non par l’endettement conditionné;
• renforcement de la souveraineté collective, dans une logique panafricaine et régionale.
Pour le Sénégal, rejoindre ou accompagner une telle dynamique ne signifierait pas un isolement, mais au contraire une diversification stratégique intelligente de ses alliances économiques et financières. En valorisant ses propres ressources aurifères et en les intégrant à un mécanisme régional, le pays pourrait transformer son potentiel minier en véritable levier monétaire.
Rompre avec l’austérité, construire la souveraineté
La crise actuelle entre le Sénégal et le FMI n’est pas un simple incident technique ou administratif. Elle révèle l’épuisement d’un modèle fondé sur la dette, l’austérité et la dépendance structurelle. Continuer dans cette voie reviendrait à sacrifier durablement les ambitions de développement et la souveraineté économique du pays.
A l’inverse, l’exploitation stratégique des ressources nationales, le rapprochement avec les pays de l’AES et l’exploration d’une monnaie commune adossée à l’or ouvrent des perspectives nouvelles. Dans un monde où la domination du dollar est de plus en plus contestée et où l’or redevient un pilier de confiance, le Sénégal a l’opportunité historique de choisir l’autonomie plutôt que la soumission financière.
L’histoire retiendra si cette crise aura été subie — ou transformée en point de départ d’une véritable émancipation économique.
Conclusion: le temps des choix souverains
Le Sénégal est arrivé à un moment de vérité. Il ne s’agit plus de discours, ni de promesses électorales, mais de choix politiques clairs. Continuer à s’en remettre prioritairement au FMI, c’est accepter une tutelle financière prolongée et une souveraineté limitée. S’engager dans une voie d’émancipation progressive, c’est assumer une responsabilité historique.
Cela implique des actes concrets:
• continuer à auditer de manière indépendante et approfondie la dette publique et établir la vérité complète sur les engagements passés;
• faire de l’or et des ressources stratégiques un outil central de politique économique et monétaire;
• initier sans tabou un dialogue stratégique avec les pays de l’AES sur les mécanismes monétaires, financiers et commerciaux alternatifs;
• préparer l’opinion publique et les forces économiques nationales à une transition graduelle mais irréversible vers plus de souveraineté.
L’émancipation financière ne se décrète pas, elle se construit. Mais elle commence toujours par une décision politique. Le Sénégal a aujourd’hui le devoir de choisir la souveraineté plutôt que la facilité, l’autonomie plutôt que la dépendance, l’avenir plutôt que la résignation.
(1)
·https://www.technologynetworksenegal.com/article/707318742-endeavour-achieves-first-gold-pour-at-sabodala-massawa-expansion?utm_source=chatgpt.com
· https://www.rts.sn/actualite/detail/a-la-une/mine-de-sabodala-massawa-endeavour-mining-genere-162-milliards-de-fcfa-en-2024?utm_source=chatgpt.com








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