Sénégal–FMI : Quarante ans de coopération, la nécessité d’une rupture

Depuis plus de quarante ans, le Sénégal s’est engagé dans une coopération continue avec le Fonds Monétaire International (FMI). Cette relation, justifiée à ses débuts par le besoin de rétablir les équilibres macroéconomiques, s’est traduite par une succession de programmes d’ajustement structurel, de stabilisation budgétaire et de réformes économiques. À l’arrivée, elle a produit plus de bas que de haut. Il est aujourd’hui nécessaire de rebattre les cartes.

Sénégal–FMI : Quarante ans de coopération, la nécessité d’une rupture, Information Afrique Kirinapost

Le président Bassirou Diomaye Faye recevant Kristalina Georgieva, directrice générale du FMI

Depuis plus de quarante ans, le Sénégal s’est engagé dans une coopération continue avec le Fonds Monétaire International (FMI). Cette relation, justifiée à ses débuts par le besoin de rétablir les équilibres macroéconomiques, s’est traduite par une succession de programmes d’ajustement structurel, de stabilisation budgétaire et de réformes économiques. À l’arrivée, elle a produit plus de bas que de haut. Il est aujourd’hui nécessaire de rebattre les cartes.

Si la relation entre le Sénégal et le FMI a permis une certaine stabilité du cadre macroéconomique, elle a aussi généré une dépendance chronique vis-à-vis de l’endettement extérieur et a freiné la capacité du pays à définir une stratégie économique souveraine. Les révélations récentes de la Cour des comptes et la révision spectaculaire de la dette publique par le FMI confirment que ce modèle est à bout de souffle.

Une coopération héritée de l’ajustement structurel

Les années 1980 inaugurent une ère d’austérité avec les premiers plans d’ajustement structurel. Sous l’impulsion du FMI, le Sénégal a réduit les dépenses sociales, privatisé des secteurs stratégiques et ouvert son économie à une concurrence internationale

déséquilibrée. Les promesses de modernisation se sont vite traduites par un affaiblissement de l’État, la disparition de pans entiers du tissu productif national et une pauvreté endémique. L’objectif officiel de réduction des déficits s’est payé par un coût social et économique élevé, dont les séquelles sont encore visibles.

Des réformes macroéconomiques sans transformation sociale

Au tournant des années 2000, avec les initiatives PPTE et les mécanismes concessionnels, le Sénégal a bénéficié d’allégements de dette. Mais la logique est restée la même : dépendre des financements extérieurs pour stabiliser le cadre macroéconomique, sans s’attaquer aux causes structurelles du sous-développement. Le Plan Sénégal Émergent (PSE) a certes dopé la croissance par les infrastructures et l’énergie, mais sans transformation profonde du marché du travail ni réduction significative des inégalités. Le chômage des jeunes, la précarité et l’informalité demeurent massifs.

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Le ministre de l’Économie, du plan et de la coopération Abdourahmane Sarr recevant le 18 Mars 2025, une délégation du FMI conduite par Eddy Gemayel

Le choc des révélations de 2025

Le rapport de la Cour des comptes (février 2025), confirmé par l’audit du cabinet Forvis Mazars, a révélé l’ampleur des « déclarations erronées » dans la gestion des finances publiques. La dette, présentée comme soutenable, est passée brutalement de 74,4 % à 111 % du PIB en 2023, puis 118,8 % en 2024. Cette révision dramatique démontre l’absence de transparence et l’inefficacité des mécanismes de contrôle censés accompagner la coopération avec le FMI. L’institution elle-même, en validant pendant plusieurs années des données sous-estimées, porte une responsabilité dans cette crise de crédibilité.

 

La nouvelle coopération : de la transparence à la dépendance renforcée

La mission du FMI d’août 2025 a salué l’engagement du Sénégal à corriger ses pratiques budgétaires et annoncé une série de mesures techniques : centralisation de la gestion de la dette, audits des arriérés, création d’une base de données unifiée, renforcement du Compte unique du Trésor. Si ces mesures peuvent améliorer la gouvernance financière, elles ne changent rien à la logique de dépendance. Le nouveau programme envisagé, présenté comme aligné sur la Vision 2050, reprend les conditionnalités classiques du FMI : rigueur budgétaire, discipline macroéconomique et promesse d’inclusion sociale. Mais l’expérience historique démontre que ces engagements se traduisent rarement en progrès tangibles pour les populations.

Le piège d’une économie à deux vitesses

L’économie sénégalaise affiche en 2025 une croissance record de 12,1 % grâce au boom pétrolier et gazier. Mais la croissance hors hydrocarbures reste limitée à 3,1 %, confirmant le risque d’une économie duale où la manne énergétique masque la stagnation des autres secteurs. Cette dépendance aux hydrocarbures, adossée à un endettement massif, fragilise l’avenir du pays et l’expose aux chocs extérieurs. En poursuivant dans cette voie, le Sénégal risque de voir ses marges de souveraineté réduites à néant.

Pour une rupture nécessaire

Quarante ans de coopération avec le FMI montrent une constante : la dépendance aux financements extérieurs et la reproduction des déséquilibres structurels. Face à cette impasse, une rupture s’impose. Elle passe par :

– la mobilisation des ressources internes (épargne nationale, diaspora, lutte contre la corruption et les détournements) ;

– une politique industrielle et agricole endogène, tournée vers la création d’emplois et la sécurité alimentaire ;

– la réorientation des priorités budgétaires vers l’éducation, la santé et la protection sociale ;

– une gouvernance renforcée, fondée sur la transparence et l’appropriation nationale des réformes.

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Le président Faye et une délégation du FMI

Le nouveau cycle de coopération proposé par le FMI, malgré son habillage technique et son discours sur la transparence, risque de reproduire le schéma de dépendance qui a marqué les décennies passées. Le Sénégal se trouve face à un choix historique : continuer dans la voie du suivisme, au prix d’une souveraineté économique toujours plus réduite, ou engager une véritable rupture pour construire un modèle de développement autonome, inclusif et résilient. C’est seulement au prix de cette rupture que le pays pourra transformer la manne énergétique en un levier de prospérité partagée et durable.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Economiste sénégalais vivant aux Etats-Unis, Souleymane Gueye est professeur d’économie et de statistiques au San Francisco College. Son champ de travail tourne autour des questions de dévelopement éceonomique, de la mondialisation et des politiques macroeconomiques. Naturellement, l’avenir du continent noir et du Senegal son pays d’origine le préoccupe. Ses réflexions sur la bonne gouvernance, la transparence dans la gestion des politiques publiques, entre autres, sont sur Kirinapost. Pour lui écrire: Sgueye@ccsf.edu

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