L’affaire de la destruction de l’œuvre de Papa Ibra Tall à Thiès révèle, à l’évidence, une grave défaillance dans les relations entre l’État et la Collectivité territoriale de Thiès.

Ce qu’il reste de la fameuse fresque signée Pape Ibra Tall © Mbaye Sarr Diakhaté
Certes, l’œuvre était érigée sur une place publique ; cependant, au regard de sa valeur artistique, historique et mémorielle — valeur de nature à justifier son classement au patrimoine — les rapports entre l’État et la municipalité auraient dû être clairement définis et juridiquement encadrés.
Dans ces conditions, la décision d’intervenir sur cette œuvre, ou même sur son support, aurait dû être soustraite aux compétences ordinaires de la municipalité de Thiès. À tout le moins, si une telle compétence devait être reconnue à l’édile local, deux mécanismes juridiques auraient permis d’éviter cette décision anachronique aux conséquences irréversibles.
La première limitation juridique repose sur ce que le droit administratif qualifie de « technique de la détachabilité ».
En l’espèce, l’acte par lequel l’autorité locale intervient sur l’œuvre de Papa Ibra Tall — ou sur son support — devait être considéré comme un acte détachable de la compétence générale du maire relative à la gestion de la place publique, en l’occurrence la Place de France.
Dès lors que l’œuvre relève d’un régime juridique spécifique, distinct de celui de l’aménagement urbain ordinaire, l’acte d’intervention aurait dû soit être confié à un service compétent de l’État, dessaisissant ainsi le maire, soit, à défaut, être strictement encadré par des conditions de légalité interne particulièrement rigoureuses.
C’est précisément ce qui conduit à la seconde limitation juridique : les conditions de légalité interne de l’acte administratif.
En droit administratif, la légalité interne renvoie notamment aux procédures impératives dont la violation entraîne la nullité de l’acte. En l’espèce, l’acte portant intervention sur l’œuvre de Papa Ibra Tall, parce qu’il est détachable de la compétence générale d’aménagement de l’espace public, aurait dû être soumis à une procédure spécifique, destinée à assurer la protection de l’œuvre.
Ainsi, par l’intermédiaire du représentant de l’État — en l’occurrence le Préfet — le maire, même s’il était réputé compétent pour intervenir sur cette œuvre, aurait dû, au préalable, solliciter un avis technique conforme, et non un simple avis consultatif, de la part des services compétents de l’État, assorti d’une autorisation formelle.
Une telle exigence constitue la seule garantie sérieuse contre les décisions arbitraires et irréversibles.
Au-delà du cas d’espèce, cette affaire illustre une dérive plus profonde : celle de certains maires devenus de véritables potentats locaux, dont l’ignorance n’a parfois d’égale que la suffisance et l’arrogance.
Là où certains abattent des arbres — qu’ils n’ont même pas plantés — pour les remplacer par du béton et des pots de fleurs, d’autres, comme à Thiès, s’autorisent à massacrer sans scrupule un patrimoine d’une valeur culturelle et mémorielle inestimable.
Ailleurs, dans une collectivité territoriale comme Grand Paris Sud, où j’ai dirigé en 2019 une mission de coopération avec la Ville de Dakar, accompagné de l’artiste Kalidou Kassé, les autorités municipales — porteuses d’une véritable vision — ont fait le choix d’investir dans la culture.
Elles ont ainsi soutenu un projet intitulé « Wall Street Art », visant à transformer les murs de la ville en supports artistiques à travers une démarche de street art, conçue à la fois comme un outil de création contemporaine et comme un levier de marketing territorial culturel.
Pendant ce temps, au Sénégal, un maire, sans concertation avec les experts ni les acteurs culturels, procède à la destruction d’une œuvre emblématique, témoin de la prestigieuse École de Dakar au lieu de la valoriser pour l’intégrer dans ses outils de marketing territorial.
Mais tout ça pour construire quelle ville ? Et avec quelle mémoire collective ? Face à ces dérives, l’État ne peut plus se contenter d’une posture passive.
Il lui appartient désormais de pousser le holà, d’assumer pleinement son rôle de garant de l’intérêt général et de la protection du patrimoine national.




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