La restructuration est-elle la solution pour le Sénégal ?

Les appels à la restructuration de la dette publique du Sénégal se font de plus en plus pressants, souvent présentés comme une nécessité technique face à l’augmentation de l’endettement et à un besoin de financement de 6050 milliards en 2026, à l’essor du service de la dette (747 milliards) dans les recettes fiscales, à la hausse des coûts d’emprunt (6 % à 7 %) et au raccourcissement des maturités. – forte concentration des financements sur les bons du trésor à un an. Pourtant, cette évidence frappante mérite d’être examinée de près pour avoir une lecture non biaisée et factuelle de la situation du pays avant de recommander une restructuration immédiate de la dette.

Comme dans de nombreuses économies en développement, particulièrement en Afrique subsaharienne, le vrai défi du Sénégal n’est pas l’insolvabilité, mais la gestion des tensions de liquidité sans compromettre la souveraineté économique à long terme déclinée dans le plan Sénégal 2050 (vision 2050).

Anatomie des récentes adjudications

Les récentes adjudications de titres publics de 2026, plus particulièrement celles du 16 janvier, du 30 janvier et du 6 février, ont révélé un changement structurel dans le comportement des investisseurs. Bien que la demande de titres émis par le Sénégal soit soutenue, elle reste néanmoins concentrée de plus en plus sur les instruments de court terme (BAT 182 jours, taux d’absorption de 70 %, et BAT 364 jours, avec un taux d’absorption de 40 %), tandis que les obligations à long terme (OAT 3 ans, taux d’absorption de 19 %) suscitent peu d’intérêt et affichent des rendements très élevés.

L’adjudication de titres publics du Sénégal, organisée vendredi 20 février 2026, confirme cette tendance et la prudence des investisseurs. Malgré le fait que le Sénégal ait levé un total de 88 milliards de francs CFA (environ 158 millions de dollars), la structure de la demande révèle une nette aversion au risque sur le long terme. (“Les investisseurs privilégient le court terme face aux incertitudes …”)

Beaucoup d’économistes interprètent ce phénomène comme un verdict du marché anticipant une restructuration inévitable. À notre avis, cette conclusion est prématurée et injustifiée – car s’appuyant sur plusieurs confusions analytiques – malgré le récent classement du Sénégal en catégorie de risque 7 par l’OCDE.

Conséquences Économiques d’une Restructuration

La restructuration de la dette est un outil extrême, conçu pour les situations où un État souverain n’est plus solvable, et non pour traiter des tensions intertemporelles de liquidité dans un contexte d’incertitude économique à cause du dilatoire du FMI.

Contrairement au Ghana qui faisait face à une insolvabilité manifeste et à un défaut externe, le Sénégal reste confronté à une tension de liquidité dans un marché régional dominé par les banques commerciales et l’inaccessibilité aux marchés financiers internationaux. La situation du Sénégal n’est pas similaire à celle du Ghana même si le pays est confronté à une situation financière relativement fragile, une marge budgétaire réduite et une difficulté à accéder à des crédits commerciaux avec des taux concessionnels.

Confondre tension de liquidité et insolvabilité est non seulement une erreur/conception erronée de la situation actuelle du pays mais c’est aussi transformer un problème gérable en crise auto-infligée. Restructurer sans insolvabilité démontrée revient à détruire de la valeur économique. Ce que le Sénégal doit éviter à tout prix.

Réponses aux partisans de la restructuration

L’expérience récente du Ghana est souvent citée comme un modèle à suivre. Pourtant, elle illustre plutôt les risques d’une restructuration subie et tardive. Mise en œuvre sous forte pression du marché, elle a entraîné d’importantes pertes pour les banques locales, une contraction du crédit au secteur privé et des coûts sociaux et économiques élevés. Bien loin de restaurer la souveraineté, elle a soumis la politique budgétaire à un contrôle externe renforcé et imposé des ajustements prolongés.

La situation du Sénégal est fondamentalement différente. Le pays évolue au sein de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), dont le marché de la dette est dominé par les banques commerciales et structurellement orienté vers le court terme.

Les contraintes réglementaires, les considérations de bilan et l’absence de grands investisseurs institutionnels expliquent cette préférence pour la liquidité. Dans ce contexte, le rejet des obligations à long terme ne traduit pas une anticipation de défaut, mais les limites structurelles du système financier régional.

Restructurer la dette sénégalaise dans ces conditions comporterait des risques systémiques majeurs. Les titres publics constituent un pilier des bilans bancaires dans toute l’UEMOA. Tout reprofilage contraint ou décote fragiliserait les institutions financières, restreindrait le crédit aux entreprises et ralentirait l’activité économique. Les coûts sociaux d’une telle option sont souvent sous-estimés dans les débats focalisés sur la seule contrainte budgétaire.

Il existe également une idée reçue à corriger : la restructuration renforcerait la souveraineté économique. En réalité, elle la réduit. Elle accroît la surveillance extérieure, durcit les conditionnalités et limite durablement la marge de manœuvre budgétaire. Les pays qui ont préservé l’accès aux marchés grâce à une stratégie crédible – la Côte d’Ivoire constitue un exemple régional notable – conservent davantage d’autonomie politique que ceux contraints à des renégociations brutales.

La souveraineté économique ne se décrète pas par une restructuration. Elle se construit par la crédibilité budgétaire, la transparence et la discipline.

Choisir sa trajectoire et non la subir en s’appuyant sur une stratégie intégrée de reprofilage et de redressement sur fond de crédibilité, de discipline et d’accès aux marchés

Cela ne signifie pas que le Sénégal peut se contenter de maintenir le statu quo. Refuser de restructurer n’est pas nier la gravité de la situation ; c’est un choix conditionnel qui requiert un ajustement budgétaire crédible (compression des dépenses administratives, rationalisation des dépenses publiques, suppression des charges non prioritaires, consolidation des directions et des agences et une bonne collecte des ressources fiscales).

Sur ce dernier point, les autorités sont en train de faire un excellent travail qui doit rassurer les bailleurs de fond et restaurer la confiance financière car les rentrées fiscales du premier trimestre ( plus de 500 milliards en moyenne par mois) s’annoncent particulièrement robustes, portées par l’impôt sur les sociétés, l’impôt sur le revenu, la TVA et les taxes sur les dividendes, qui contribueront directement à couvrir l’échéance de dette souveraine du mois de mars (480 millions de dollars) dont un remboursement d’une tranche d’eurobond de 219 milliards FCFA, le 13 mars 2026, ), une gestion de la dette transparente et un recours accru au financement concessionnel.

Sans ces éléments, le coût du refinancement à court terme pourrait devenir excessif mais pour le moment les investisseurs se ruent sur les titres sénégalais traduisant un signal de confiance à la signature sénégalaise malgré une dette cachée de plus de 12 milliards de dollars.

La véritable question n’est donc pas de savoir si le Sénégal doit restructurer sa dette par principe. Elle est de savoir si le pays peut encore choisir sa trajectoire plutôt que de la subir sous la contrainte d’une crise. Pour l’instant, ce choix est encore possible si les autorités présentent un plan crédible de compression des dépenses publiques et poursuivent une stratégie intégrée de reprofilage et d’ajustement crédible.

La restructuration doit demeurer un outil de dernier recours, et non une solution par défaut. Pour le Sénégal, comme pour de nombreuses économies en développement, préserver la crédibilité et la stabilité financière reste probablement le moyen le plus efficace de protéger la souveraineté économique.

 

 

 

 

 

 

 

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Economiste sénégalais vivant aux Etats-Unis, Souleymane Gueye est professeur d’économie et de statistiques au San Francisco College. Son champ de travail tourne autour des questions de dévelopement éceonomique, de la mondialisation et des politiques macroeconomiques. Naturellement, l’avenir du continent noir et du Senegal son pays d’origine le préoccupe. Ses réflexions sur la bonne gouvernance, la transparence dans la gestion des politiques publiques, entre autres, sont sur Kirinapost. Pour lui écrire: Sgueye@ccsf.edu

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