CONTRE L’INVISIBILISATION ALGORITHMIQUE DE LA CULTURE AFRICAINE

On tombe rarement, ou du moins moins facilement, sur un film, une musique, un spectacle ou un ouvrage africain dans les recommandations des grandes plateformes numériques. Certes, des progrès existent : l’essor mondial de l’Afrobeats et la puissance industrielle de Nollywood montrent que certaines productions africaines d’élite parviennent désormais à atteindre des publics internationaux.

Plusieurs États africains intègrent les industries culturelles dans leurs stratégies numériques, notamment en Afrique du Sud, au Nigeria ou au Senegal, où des politiques publiques associent culture, innovation et économie numérique. Mais l’exposition globale des œuvres africaines reste limitée dans les circuits dominants de recommandation. Cette situation est-elle fortuite et surtout sans conséquence pour des économies africaines souvent « endettées » et confrontées à un chômage massif des jeunes ? Derrière la visibilité culturelle se jouent en réalité des enjeux économiques majeurs : génération de revenus pour les créateurs, effets multiplicateurs dans l’économie locale et recettes fiscales pour les États. L’invisibilité algorithmique n’est donc pas seulement une question culturelle ; elle est aussi une question économique, transformationnelle, sociale.

1. La domination des plateformes et des majors : prescription mondiale et invisibilisation africaine

L’économie mondiale de la culture est aujourd’hui structurée par quelques grandes plateformes numériques qui concentrent l’attention culturelle mondiale. YouTube compte plus de 2,5 milliards d’utilisateurs mensuels, tandis que Spotify dépasse les 600 millions d’utilisateurs et que Netflix atteint plus de 250 millions d’abonnés dans le monde. Ces infrastructures numériques surdéterminent l’accès aux œuvres et orientent l’attention des publics grâce aux playlists, aux catalogues éditorialisés et aux systèmes de recommandation. À cette concentration technologique s’ajoute celle des grandes maisons de disques internationales telles que Universal Music Group, Sony Music Entertainment et Warner Music Group, qui contrôlent une part considérable des catalogues musicaux mondiaux.
Les plateformes ne sont donc pas de simples canaux de diffusion : elles exercent un rôle normatif et prescriptif dans la hiérarchisation des œuvres et la formation des tendances culturelles. Cette situation prolonge des déséquilibres plus anciens. Avant l’ère numérique, les circuits internationaux de diffusion culturelle étaient déjà largement dominés par quelques centres de production. Le numérique n’a pas effacé ces asymétries ; il les a souvent renforcées en les inscrivant dans les architectures techniques des plateformes, bien que des productions indépendantes puissent y trouver des opportunités microéconomiques.
Il convient toutefois de relativiser l’idée d’un biais exclusivement algorithmique : la taille des marchés publicitaires, les budgets marketing, la disponibilité des données ou la structuration industrielle des secteurs culturels influencent aussi fortement la visibilité des contenus dans les systèmes de recommandation.
Pourtant, l’histoire culturelle mondiale porte l’empreinte profonde de créations africaines. La chanson Soul Makossa de Manu Dibango a influencé durablement la musique pop internationale, tandis que Mbube du musicien sud-africain Solomon Linda est devenu l’une des mélodies les plus reprises de l’histoire de la musique. Dans le domaine littéraire, « Things Fall Apart » de Chinua Achebe ou « Nations nègres et culture » de Cheikh Anta Diop ont profondément transformé la représentation de l’Afrique dans la littérature et les humanités mondiales. Malgré leur importance historique, ces œuvres et les traditions qu’elles incarnent apparaissent rarement dans les logiques dominantes de recommandation numérique.
L’algorithme devient ainsi un nouveau filtre discriminant mondial, capable d’amplifier certaines productions culturelles tout en reléguant d’autres à la périphérie de l’attention globale.

2. Les pertes africaines : économiques et symboliques

Dans l’économie contemporaine de l’attention, la valeur d’une œuvre dépend largement de sa découvrabilité, c’est-à-dire de sa capacité à être trouvée et recommandée dans les environnements numériques. Or les systèmes de recommandation privilégient souvent les contenus déjà populaires et les catalogues les plus puissants. Les œuvres africaines deviennent alors structurellement moins visibles.
Cette invisibilité entraîne un manque à gagner important : moins d’écoutes, moins de visionnages, moins de ventes et donc moins de revenus pour les créateurs, mais aussi moins d’activités économiques dérivées : concerts, festivals, production audiovisuelle, tourisme culturel, etc. À l’échelle mondiale, les industries culturelles et créatives représentent environ 3 % du PIB mondial et près de 30 millions d’emplois ; en Afrique, leur contribution (difficile à évaluer rigoureusement dans l’ensemble) reste encore très en deçà de leurs promesses alors même que la population jeune et la créativité du continent constituent un potentiel considérable.
Le problème est accentué par des questions d’identification technique des œuvres. Les plateformes organisent leurs catalogues à partir de données et de métadonnées qui décrivent les œuvres, leurs auteurs et leurs ayants droit. Lorsque ces informations sont incomplètes ou mal structurées, les contenus peuvent être mal classés, moins recommandés ou générer des revenus difficiles à attribuer.
Les asymétries apparaissent clairement lorsque des créations africaines inspirent de grands succès mondiaux. La chanson Waka Waka interprétée en 2010 par Shakira, devenue un hit planétaire avec des milliards d’écoutes et de vues, est un plagiat de la chanson camerounaise Zangalewa du groupe Golden Sounds. Cet exemple illustre à la fois l’influence mondiale des créations africaines et les déséquilibres économiques dans leur circulation globale.

3. Vers une souveraineté numérique culturelle panafricaine

Face à ces défis, la réponse doit être aussi collective et stratégique. La première dimension concerne le développement de plateformes culturelles africaines capables de valoriser les catalogues du continent et de produire leurs propres systèmes de recommandation. Des initiatives existent déjà, comme Boomplay dans la musique, Audiomack (US) largement utilisé par les artistes africains ou Showmax dans le domaine audiovisuel, mais ces dynamiques doivent être accélérées afin de couvrir l’ensemble des secteurs culturels.
La seconde dimension concerne la structuration des industries culturelles. Une économie culturelle solide suppose un cadre clair : reconnaissance du statut des artistes, sociétés efficaces de gestion des droits d’auteur, systèmes fiables de collecte et de distribution des revenus et organisations professionnelles capables de représenter les créateurs.
La troisième dimension relève de l’action publique. Les États africains peuvent jouer un rôle déterminant en soutenant les industries culturelles par des politiques de financement, des infrastructures numériques et des stratégies d’exportation culturelle. La numérisation du patrimoine, y compris des savoirs traditionnels et des expressions culturelles locales, constitue également un levier essentiel pour renforcer la présence africaine dans l’espace numérique mondial.

Conclusion

Depuis l’Antiquité, les cultures africaines produisent des œuvres qui marquent durablement l’histoire mondiale, du patrimoine de l’Égypte ancienne aux grandes créations musicales et littéraires du continent. Pourtant, l’essentiel de ce potentiel reste aujourd’hui sous-valorisée dans l’économie numérique globale.
La principale raison tient moins au manque de créativité qu’au manque de reconnaissance stratégique de la culture comme ressource économique majeure en plus des autres dimensions qui lui sont associées. Tant que les politiques de développement resteront dominées par la religion de l’extractivisme des matières premières, les industries culturelles continueront d’être reléguées au second plan.
Changer cette perception est décisif. La culture n’est pas un simple folklore budgétivore : elle constitue une ressource stratégique pour l’économie, l’identité, la cohésion sociale et le rayonnement international. En investissant pleinement dans ses industries culturelles et dans sa souveraineté numérique, l’Afrique peut transformer un immense capital créatif en moteur durable d’emplois, de richesse et d’influence culturelle mondiale.

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Martial Ze Belinga est un économiste et sociologue camerounais. Son travail porte spécifiquement sur l’épistémologie de l’histoire africaine, les préjugés et les silences qui biaisent la compréhension du passé de l’Afrique et des diasporas africaines. L'art et la culture tiennent une place centrale dans son travail. À ce titre il est l'auteur de plusieurs ouvrages parmi lesquels: "Au-delà de l’inculturation. De la valeur propositionnelle des cultures africaines". Pour l'économie, ses travaux ont beaucoup porté sur la monnaie notamment le FCFA. il est l'auteur entre autres de: "Afrique et mondialisation prédatrice". Expert associé au comité scientifique international de l’UNESCO pour l’Histoire générale de l’Afrique, Belinga est éditorialiste et avait lancé le site Afrikara dédié à l'histoire, la culture et l'avenir du monde noir. Il a été par ailleurs sélectionné parmi les 20 « Experts » représentatifs de la diversité (Club XXIe siècle, France)

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