Revue de littérature et filmographie. La filmographie de Sembène Ousmane : une trajectoire cinématographique engagée.Comment Sembène Ousmane utilise-t-il le cinéma comme outil de critique de la dépendance néocoloniale au Sénégal ?

Guelwaar version anglaise
Thomas Sankara, président du Burkina Faso de 1983 à 1987, incarne une forme de panafricanisme radical caractérisé par le refus de la dépendance économique, la critique de l’aide internationale et la revendication d’une autonomie africaine. Son célèbre discours de 1987 à l’Organisation de l’Unité Africaine, dans lequel il appelle au refus collectif du paiement de la dette africaine, constitue l’un des moments les plus emblématiques de cette pensée politique. La convergence entre le discours de Sankara et celui de Guelwaar réside dans le refus commun de la « mendicité d’État » et dans l’affirmation de la dignité africaine face aux logiques de domination néocoloniale.
Toutefois, il convient de rester prudent dans l’interprétation. Sembène développe sa propre pensée politique, nourrie par son expérience de militant communiste, par son engagement syndical à Marseille dans les années 1940-1950, et par sa connaissance intime des sociétés sénégalaises. Le panafricanisme de Sembène s’inscrit dans une tradition plus large qui inclut aussi bien des figures comme Kwame Nkrumah, Patrice Lumumba, Amílcar Cabral (dont le portrait apparaît dans Xala), que des penseurs sénégalais comme Cheikh Anta Diop. Il s’agit d’un horizon idéologique partagé fondé sur les notions de dignité, d’autonomie et de responsabilité collective, plutôt que d’une référence univoque à Sankara.
Les travaux de Jean-François Bayart (1989) et de James Ferguson (1994) fournissent des cadres analytiques essentiels pour comprendre les mécanismes de domination néocoloniale dénoncés dans Guelwaar. Bayart décrit la période postindépendance comme « la politique du ventre », où les élites africaines tirent profit de leur position d’intermédiaires entre bailleurs de fonds internationaux et populations locales. Loin de se limiter à une contrainte économique, l’aide internationale devient un enjeu central du fonctionnement de l’État, alimentant des logiques de captation et de redistribution clientéliste. Ferguson, de son côté, démontre comment l’aide au développement fonctionne comme une « machine antipolitique », transformant des problèmes structurels et historiques en question techniques et administratives. La pauvreté est ainsi dépolitisée : elle n’est plus pensée comme le produit de rapports de pouvoir, mais comme une condition à gérer techniquement. Cette dépolitisation constitue l’une des cibles principales de Guelwaar, qui met en scène des dispositifs d’aide évacuant toute réflexion sur les responsabilités politiques internes et externes.
Méthodologie : analyse filmique et contextualisation historique
Notre approche combinera analyse du film et d’interviews ainsi que de la contextualisation historique. Sur le plan de l’analyse centrée sur le film, nous procéderons à un découpage en séquences thématiques (distribution d’aide, conflits religieux, discours politiques), à une étude approfondie du discours final de Guelwaar (rhétorique, mise en scène, réactions des personnages), et à une analyse de la construction narrative et de la symbolique (le cimetière comme lieu de conflit, le centre de distribution comme lieu d’humiliation, la représentation des figures d’autorité, l’usage de la langue wolof et du français et ses implications politiques). Sur le plan contextuel, nous mettrons en relation le film avec le contexte socio-économique sénégalais des années 1970-1992, en nous appuyant sur les données concernant l’aide au développement, les programmes d’ajustement structurel et les résistances sociales. Nous comparerons également Guelwaar avec d’autres films de Sembène (Xala, Camp de Thiaroye) pour identifier les thématiques récurrentes et saisir la cohérence de sa trajectoire cinématographique.
Problématisation
Cette conception du cinéma comme outil d’intervention rejoint les analyses de Manthia Diawara, pour qui le cinéma africain postindépendance constitue un espace de lutte symbolique et politique contre l’héritage colonial (Diawara, 1992 ; Harrow, 1994). Dans cette perspective, Sembène apparaît comme une figure centrale d’un cinéma engagé qui refuse l’« art pour l’art » et revendique une fonction pédagogique et émancipatrice. Ses films ne visent pas à célébrer une africanité figée, mais à interroger les contradictions internes des sociétés africaines, notamment celles produites par les élites postcoloniales.
C’est dans ce cadre qu’il convient d’analyser Guelwaar (1992), souvent interprété comme une critique radicale de la dépendance à l’aide internationale. Le film dénonce la « mendicité d’État » et l’humiliation symbolique associée à l’aide humanitaire, tout en montrant comment les divisions religieuses peuvent être instrumentalisées pour masquer des rapports de domination économique. Cette critique s’inscrit dans un horizon idéologique panafricain plus large, fondé sur les notions de dignité, d’autonomie et de responsabilité collective.
À ce titre, Zeghib (2024) montre que l’œuvre de Sembène se situe à l’intersection du cinéma et de la littérature, mobilisant des formes narratives issues de l’épopée, de la satire et de la tradition orale pour penser la résilience et la révolte africaines. Le cinéaste s’y affirme comme un « griot moderne », chargé de préserver la mémoire collective tout en interpellant les consciences contemporaines. Le recours au cinéma, plutôt qu’à l’écrit, répond ainsi à une exigence politique : toucher un public populaire et analphabète et faire du film un espace de débat public.
Au début des années 1990, le Sénégal traverse une profonde crise économique marquée par les programmes d’ajustement structurel imposés par le FMI et la Banque Mondiale, ainsi qu’une dépendance croissante vis-à-vis de l’aide internationale. Cette période voit l’émergence d’un débat sur la perte de souveraineté économique des États africains. Dans ce contexte, Sembène Ousmane réalise Guelwaar (1992), dans la continuité de son cinéma militant. Le film raconte l’histoire de Pierre Henri Thioune, intellectuel chrétien qui s’oppose publiquement à l’aide internationale et lutte pour l’autodétermination africaine. Le film aborde les fractures du Sénégal postcolonial, notamment la corruption des élites, les tensions religieuses et la perte de dignité collective.
Le film nous fait nous interroger sur les méthodes cinématographiques par lesquelles Sembène mêle critique politique et fonction sociale du griot. Comment le réalisateur mobilise-t-il les codes du cinéma narratif pour dénoncer les mécanismes de la dépendance néocoloniale ? En quoi la figure de Guelwaar incarne-t-elle une réappropriation de la parole collective face aux discours dominants ?
Comment le film s’insère dans une réflexion historique menée sur le temps long
Guelwaar dans la trajectoire historique et cinématographique de Sembène Ousmane
Dans la continuité du cadre théorique posé en introduction, il convient à présent de situer Guelwaar dans la trajectoire cinématographique de Sembène Ousmane, en mettant en évidence la manière dont ce film s’insère dans une réflexion historique menée sur le temps long. Loin d’être une œuvre isolée, Guelwaar s’inscrit dans une filmographie qui accompagne et interroge les différentes phases de l’histoire sénégalaise et africaine, du moment colonial aux formes contemporaines du néocolonialisme (Jonassaint, 2010). À suivre…

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