Actualisation. Leïla Shahid est décédée le 18 février 2026. Pour saluer sa mémoire, Orient XXI republie un entretien mené par Nada Yafi en 2018.

Leïla Shahid, ex-ambassadrice de la Palestine à Paris et à Bruxelles auprès de l’Union européenne.
Un entretien exclusif avec Leïla Shahid · C’est une conversation à cœur ouvert qu’Orient XXI a eue avec la diplomate palestinienne Leïla Shahid . Elle y aborde sans langue de bois et sans tabous l’intifada pacifique de Gaza, le processus d’Oslo, la colonisation de la « Jérusalem métropolitaine », l’affaiblissement de l’establishment palestinien et le péril que représente l’infléchissement des positions arabes. Elle replace le conflit avec Israël dans le temps long et rappelle avec force que la question des réfugiés demeure centrale.
Nada Yafi : Vous avez choisi d’entamer cet entretien à un moment particulier, celui de la journée mondiale des réfugiés, le 21 juin. Cette question est- elle essentielle pour vous aujourd’hui ? Est- elle la raison de l’explosion à Gaza à propos de laquelle vous vous êtes beaucoup exprimée dans les médias ?
Leïla Shahid : Cette question est au cœur de la question de Palestine. Je ne peux pas parler de « conflit israélo-palestinien » : un conflit se déroule entre deux protagonistes. Or, nous ne sommes pas un simple « protagoniste », nous sommes un peuple face à une puissance occupante colonialiste depuis 70 ans. La « question de Palestine » pour reprendre les termes mêmes de l’ONU, n’a pas commencé en 1967, contrairement à ce que l’on voudrait nous faire croire. Elle a commencé en 1948 le jour où le projet d’un État national juif en Palestine est venu remplacer l’État que les Britanniques étaient censés préparer à l’indépendance, comme la France avait préparé le Liban ou la Syrie à l’indépendance par le biais de mandats. Le Royaume-Uni n’avait pas encore de mandat sur la Palestine en 1917 lorsqu’il a produit la déclaration Balfour, une lettre adressée à Lord Weizmann qui préconisait « l’établissement en Palestine d’un foyer national pour les juifs » avec un bémol scandaleux : « étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte aux droits civiques et religieux des collectivités non juives existant en Palestine ».
Comment aurait-il pu en être autrement ? À ce moment-là, moins de 10 % de la population de la Palestine était juive. On leur donnait la prééminence sur les 90 % de la population non juive. Comme le dit Monique Chemillier-Gendreau qui est la plus grande juriste française sur cette question, c’est une décision totalement illégitime, car la souveraineté d’un pays appartient toujours au peuple. La souveraineté de la France est au peuple français, les Russes ne peuvent pas dire : demain nous allons décider que la France sera annexée à la Belgique. Le Liban a une souveraineté ; même si demain la Syrie occupait le Liban, personne ne reconnaîtrait cet état de fait, puisque c’est au peuple libanais que revient la souveraineté et non à un régime ou à un gouvernement. Et pourtant, dans le cas de la Palestine, personne n’a consulté le peuple palestinien pour ce « foyer national juif » qui est devenu l’État d’Israël en 1948.
On ne va pas revenir sur la série d’événements qui ont ponctué l’histoire de la Palestine entre 1917 et 1947 ce serait trop long, mais il est essentiel de remettre les choses dans leur contexte historique. La question de Palestine commence avec la dépossession de la terre par le mouvement sioniste (on ne peut pas dire israélien parce qu’Israël n’existait pas encore) et ce, par un nettoyage ethnique planifié, voulu dans l’optique d’une transformation d’un pays à majorité arabe habité par des chrétiens, des musulmans et des juifs non sionistes en un État national juif. Le mouvement sioniste, très bien organisé, est issu de l’Europe de l’époque. Qui sont ses dirigeants ? Theodor Hertzl, David Ben Gourion, Chaim Weizmann, Menahem Begin, Shimon Peres… Ils sont tous Européens. Ils viennent de Pologne, de Lithuanie, d’Allemagne, d’Autriche, de France et ils sont donc comme des poissons dans l’eau dans les cercles européens. Ils sont capables de mobiliser tous ces pays à leurs côtés, au moment où les Britanniques et les Français victorieux remplacent l’empire ottoman. Tout cela avant même qu’on ne découvre l’horreur du génocide. Nous sommes dans les années 1920 du XXe siècle et les Palestiniens — dont beaucoup de membres de ma propre famille du côté de ma mère — étaient encore crédules : ils ne pouvaient imaginer que leur pays serait ainsi octroyé par les Britanniques à une infime minorité.L’idée de chasser les paysans était machiavélique ; elle a entamé le processus de dépossession des Palestiniens bien avant 1948. Ainsi, dès 1920 dans ce qui était la grande Syrie sous domination ottomane où les frontières n’existaient pas, les paysans expulsés n’avaient pas l’impression de changer de pays. C’est cela, la Nakba : l’insidieuse et entière dépossession des Palestiniens. On a découvert, grâce aux travaux du grand historien Walid Khalidi, le Plan Dalet (1947) pour vider la Palestine de ses habitants2 et grâce à Benny Moris, nouvel historien (« repenti »), que Ben Gourion avait donné des instructions écrites pour faire partir le plus grand nombre possible de Palestiniens, afin que ce pays à majorité arabe devienne un pays à majorité juive.
Il ne s’agit pas d’un génocide — dire cela c’est faire du tort à la cause palestinienne —, mais c’était sans aucun doute le premier nettoyage ethnique du XXe siècle.
L’expulsion a commencé dès les années 1920
N. Y : … Et la vraie signification de la Nakba. Quand l’expulsion des villages palestiniens a-t-elle commencé ?
L. S: Elle a commencé avec les Britanniques. Puis les juifs ont décidé très tôt qu’ils allaient accepter le plan de partage de 1947, qui leur donnait beaucoup plus que ce qu’ils possédaient alors, à savoir 56 % du territoire alors qu’il représentaient moins d’un tiers de la population (32 %) et qu’ils ne détenaient que 7 % des terres. C’est pour cela que les Palestiniens ont refusé le plan de partage. Mon grand-père maternel Jamal Husseini les représentait à ce moment-là. Son discours aux Nations unies en novembre 1947 est enregistré dans le film de Simone Bitton, Palestine : histoire d’une terre. « Nous n’acceptons pas le plan de partage, avait-il dit, mais nous invitons les juifs à venir vivre avec nous, nous sommes prêts à procéder à des élections, chaque citoyen ayant le même droit de vote et nous bâtirons un pays démocratique pour juifs, chrétiens et musulmans. » Mais eux ne voulaient pas de ce pays « laïc » en quelque sorte, puisqu’ils voulaient un État juif. Le plan de partage a donc été accepté uniquement par les juifs, avec l’idée d’une base de départ pour élargir ensuite le territoire.
N. Y. : Pourquoi cela cause-t-il une telle panique chez les Israéliens quand on parle de droit au retour ? Pourquoi conçoivent-ils leur État comme étant exclusivement juif ?
L. S. : Parce qu’ils craignent un potentiel changement de démographie. Et de retrouver leur statut de minorité comme en 1947. Mais pour les Palestiniens cette reconnaissance est essentielle. Aucun dirigeant palestinien ne peut renoncer à ce droit. Bien évidemment l’application elle-même de ce droit est une autre affaire. Lorsque nous avions négocié les accords d’Oslo, nous avons trouvé un interlocuteur comme Yitzhak Rabin, assez responsable pour négocier vraiment, bien plus que Shimon Peres. Ce dernier, bien que « chouchou » des Européens, était un opportuniste qui a suivi Ariel Sharon aveuglément pour rester ministre. Alors que Rabin, qui avait pourtant ordonné que l’on brise les os des manifestants palestiniens lors de l’intifada, était sérieux lorsqu’il négociait. Il assumait son rôle de patriote israélien qui cherchait réellement la paix.
N. Y. : Vous pensez que c’est pour cela qu’il a été assassiné ?
L. S. : Je le pense. Et Oslo est mort après lui. Donc, le sujet qui rend fou les Israéliens c’est bien celui des réfugiés. Lorsqu’ils sont entrés aux Nations unies en 1948, ils ont été obligés de reconnaître toutes les résolutions concernant la Palestine et Israël votées avant leur admission. La première c’est la résolution 181, celle du plan de partage, puis la résolution 194, celle du droit au retour. Ils l’ont reconnue, mais ne l’ont jamais appliquée. De notre côté nous disons : bien sûr que nous n’allons pas ramener 6 à 7 millions de réfugiés, mais nous exigeons la reconnaissance de leur droit au retour. Lire La Suite ICI








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