«Entre mémoire, engagement et souveraineté : penser le Sénégal à l’épreuve de son histoire»

Le Sénégal traverse un moment décisif de son histoire, où les aspirations à la rupture se confrontent aux réalités du pouvoir, tandis que la mondialisation, l’intelligence artificielle et les bouleversements économiques redessinent les horizons de nos sociétés. Comment préserver notre héritage sans nous enfermer dans le passé ? Comment construire une souveraineté qui ne soit pas seulement proclamée, mais réellement vécue ?

«Entre mémoire, engagement et souveraineté : penser le Sénégal à l’épreuve de son histoire», Information Afrique Kirinapost

Le professeur lors d’un voyage à Louxor en Égypte. Lieu idéal pour penser Histoire, Mémoire, Heritage…

Pour explorer ces questions, nous avons rencontré l’eminent sociologue Mahamadou Lamine Sagna, enseignant-chercheur et auteur, dont le parcours intellectuel s’est construit entre l’Afrique, l’Europe et les États-Unis, notamment à Princeton et au Worcester Polytechnic Institute.

Mahamadou Lamine Sagna est un des intellectuels sénégalais les plus singuliers de sa génération. À l’aune de son vaste champ recherche qui englobe les relations entre monnaie, confiance, économie, pouvoir, mondialisation et transformations technologiques, il est un observateur attentif des tremblements et frémissements  africains et un témoin privilégié du monde tel qu’il va et tel qu’il change.

Universitaire et homme engagé, dont la réflexion s’est nourrie de rencontres exceptionnelles, d’amitiés intellectuelles profondes et d’une fréquentation prolongée de plusieurs grandes figures de la pensée africaine. Parmi elles, deux occupent une place particulière : Cheikh Hamidou Kane et Amadou Mahtar Mbow, dont il fut personnellement très proche.

Pour Mahamadou Lamine Sagna, ces deux hommes, qui seront au coeur de notre entretien, leur parcours ne relèvent pas seulement de la mémoire nationale : leurs œuvres et leurs engagements continuent d’éclairer les interrogations contemporaines sur l’avenir du continent.

Cette conversation nous conduit également au cœur des débats qui traversent le Sénégal depuis l’alternance politique de 2024. Comment comprendre l’irruption d’Ousmane Sonko et de PASTEF dans l’histoire politique nationale ? Que signifie la volonté de rupture exprimée par une partie importante de la jeunesse ? Peut-on établir des filiations entre les aspirations contemporaines à la souveraineté et les pensées de Cheikh Anta Diop ou de Mamadou Dia ? Et comment distinguer la fidélité à un héritage intellectuel de sa récupération politique ?

Mahamadou Lamine Sagna aborde ces questions sans chercher à effacer les contradictions. Il revendique la possibilité de reconnaître la portée d’une transformation politique tout en conservant une indépendance critique à l’égard de ceux qui la conduisent. À ses yeux, l’engagement intellectuel n’exige ni l’adhésion inconditionnelle ni la neutralité de façade. Il exige d’abord la rigueur, la cohérence et la liberté de penser.

Enfin, la conversation rejoint l’un de ses principaux domaines de recherche : la sociologie économique de la monnaie et de la dette. À partir de ses travaux avec l’économiste Ndongo Samba Sylla sur la trame coloniale de la finance publique et la dette sénégalaise, il interroge les fondements matériels de la souveraineté. Car derrière les débats sur le franc CFA, la restructuration de la dette et les politiques de développement se pose une question essentielle : de quelle liberté de décision dispose réellement un État lorsqu’il ne maîtrise pas les conditions de financement de son économie ?

Nous avons choisi d’organiser cet entretien en trois parties complémentaires.

La première, « Cheikh Hamidou Kane et Amadou Mahtar Mbow : deux consciences africaines, une même exigence d’émancipation », s’ouvre sur les souvenirs personnels de Mahamadou Lamine Sagna. Elle explore ensuite les enseignements intellectuels et humains de ces deux figures, de L’Aventure ambiguë aux combats de l’UNESCO pour l’histoire, la culture et la souveraineté de l’information.

Kirinapost : Professeur Sagna, nous souhaiterions commencer cet entretien par le colloque intenational qui vient de s’achever à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar en l’honneur du romancier Boubacar Boris Diop. Que vous inspire ce colloque et la trajectoire de Boris ?

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Colloque intenational consacré à Boubacar Boris Diop à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar

Mahamadou Lamine Sagna (M.L.S)  : « Le colloque consacré à Boubacar Boris Diop est une belle occasion de rendre hommage à une œuvre considérable, mais aussi de réfléchir à la trajectoire d’un écrivain dont l’engagement intellectuel dépasse largement le champ littéraire.

Boris est un intellectuel engagé, pour parler comme Sartre ; organique, au sens de Gramsci ; je dirais même fondamental, en empruntant ce terme à Césaire. Ces trois qualificatifs éclairent, chacun à sa manière, une dimension essentielle de sa trajectoire.

Engagé, au sens sartrien, parce qu’il considère que l’écriture ne peut être indifférente aux injustices, aux rapports de domination et aux combats de son temps. Écrire, c’est aussi prendre position et assumer une responsabilité dans la cité.

Organique, au sens gramscien, parce que sa pensée ne se développe pas en surplomb de la société. Elle entretient un rapport vivant avec son histoire, ses contradictions, ses aspirations et ses luttes. Boris ne se contente pas de raconter l’Afrique : il participe à la production de sa conscience historique et de ses imaginaires.

La trajectoire de Boris illustre admirablement la formule de Senghor : enracinement et ouverture

Fondamental, enfin, au sens où je voudrais reprendre ce mot à Césaire, parce que son travail touche aux fondements mêmes de nos sociétés : la mémoire, les langues, les identités, les héritages coloniaux et la possibilité pour les Africains de se penser eux-mêmes. Il ne s’agit pas seulement de commenter l’actualité, mais de revenir aux questions essentielles qui structurent notre rapport au monde.»

Kirinapost: Vous évoquez Senghor et sa formule de l’enracinement et de l’ouverture. En quoi cette formule permet-elle de mieux comprendre la trajectoire de Boubacar Boris Diop ?

M.L.S : « Même s’il s’inscrit, à certains égards, dans le sillage de Cheikh Anta Diop, sa trajectoire illustre admirablement la formule de Senghor : l’enracinement et l’ouverture. Il est profondément enraciné dans les langues, les cultures et les histoires africaines, sans jamais se refermer sur elles. Son choix d’écrire dans nos langues nationales, comme les passerelles qu’il construit notamment avec l’Amérique latine, témoignent d’une même conviction : l’universel ne se construit pas en renonçant à soi, mais en dialoguant avec le monde depuis ses propres racines.»

Kirinapost : Deux personnalités ont profondément marqué votre parcours : Cheikh Hamidou Kane et Amadou Mahtar Mbow. Vous avez entretenu avec chacun d’eux des relations personnelles particulièrement étroites, bien au-delà des échanges intellectuels habituels. Tous deux ont récemment disparu, laissant un immense héritage. Commençons par Cheikh Hamidou Kane, que vous appeliez affectueusement « Tonton Cheikh ». Que représentait-il pour vous ?

M.L.S: « C’est une question qui me touche profondément, parce que Cheikh Hamidou Kane n’était pas seulement, pour moi, l’immense écrivain que nous connaissons. Il était un être cher, un aîné, un ami, une présence intellectuelle et affective qui a accompagné une partie importante de ma vie.

Je l’appelais « Tonton Cheikh », et cette appellation disait quelque chose de notre relation. Il y avait chez lui une proximité, une simplicité et une générosité qui rendaient presque secondaire son immense stature littéraire. On pouvait discuter avec lui des grandes interrogations philosophiques, de la politique sénégalaise, de l’Afrique ou de questions très personnelles, sans jamais éprouver la distance que certains grands hommes installent involontairement autour d’eux.

Il possédait cette qualité rare : une grandeur qui n’écrasait personne. Bien sûr, il y avait L’Aventure ambiguë. Ce roman est une œuvre fondatrice parce qu’il pose une question qui dépasse largement la situation coloniale : que devient un être humain lorsqu’il est confronté à un système de connaissances, de valeurs et de représentations qui transforme les fondements mêmes de son existence ?

Mais Tonton Cheikh ne se réduisait pas à son livre. Sa manière de vivre prolongeait ses interrogations intellectuelles. Il avait une conscience aiguë de la fragilité humaine, du temps qui passe, de la responsabilité envers les autres. Sa foi, son humour et sa curiosité coexistaient avec une remarquable ouverture d’esprit.

Sa disparition me laisse un vide considérable. Pourtant, je ne peux pas penser à lui uniquement sur le mode de l’absence. Certains êtres continuent de nous accompagner autrement. Ils passent de notre quotidien à notre mémoire, puis de notre mémoire à notre conscience.»

Kirinapost : Vous avez organisé en 2007, à Princeton, un colloque consacré à son œuvre, intitulé « La mondialisation : l’aventure ambiguë de la modernité ». Pourquoi avoir choisi ce thème ?

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De gauche à droite : Cornel West  Cheikh Hamidou Kane, Kwame Anthony Appiah, Gina Ba et Mahamadou Lamine Sagna

M.L.S: « Parce que je considérais déjà que L’Aventure ambiguë ne devait pas être enfermée dans une lecture exclusivement littéraire ou dans le seul face-à-face entre l’Afrique colonisée et l’Occident.

Le roman nous parle de la modernité comme expérience humaine. Il nous interroge sur ce que nous gagnons en accédant à certaines formes de connaissance et sur ce que nous risquons de perdre lorsque cette acquisition s’accompagne d’une rupture avec nos univers de sens.

La mondialisation rendait cette question particulièrement actuelle. Elle multipliait les circulations, les rencontres, les échanges et les interdépendances, mais elle pouvait également produire des formes nouvelles de dépossession culturelle.

Le colloque de Princeton cherchait à élargir cette réflexion. Nous avions réuni des intellectuels qui, chacun dans son domaine, s’interrogeaient sur les rapports entre cultures, identités et universalité.

Je me souviens notamment de Cornel West, qui avait effectué un long trajet pour participer à cette rencontre. Je garde également en mémoire l’émotion de Kwame Anthony Appiah devant Cheikh Hamidou Kane. Ce qui était frappant, c’était la manière dont un homme d’une telle renommée demeurait accessible, attentif, presque étonné de l’affection qu’on lui témoignait.

Son séjour, initialement prévu pour être bref, s’est prolongé. Il était en convalescence, et nous étions pendant le Ramadan. Malgré les précautions que nous souhaitions prendre pour lui, il tenait à conserver ses habitudes et sa discipline personnelle.

Je garde aussi en mémoire cette phrase qu’il m’avait dite : « Tant que j’essaie, ça marche. Laisse-moi continuer à essayer. »

Elle exprimait à la fois sa détermination, son humour et une philosophie de l’existence. Tant que nous sommes capables d’essayer, quelque chose demeure ouvert.»

Kirinapost : L’Aventure ambiguë peut-elle encore nous aider à comprendre les transformations contemporaines, notamment celles provoquées par l’intelligence artificielle ?

M.L.S: « Absolument. Et je dirais même que les interrogations de Cheikh Hamidou Kane prennent aujourd’hui une dimension nouvelle.

Dans son roman, la question centrale n’est pas simplement celle de l’accès à l’école occidentale. C’est celle de la transformation de l’être humain par un système de connaissances qui modifie sa relation au monde.

Kane comme Mbow avaient la même réflexion : comment permettre à l’Afrique de participer pleinement au monde sans renoncer à sa dignité ni à sa capacité de définir son avenir ?

Aujourd’hui, avec l’intelligence artificielle, nous retrouvons une interrogation comparable, même si le contexte historique et les technologies sont évidemment différents.

Nous parlons beaucoup de performance, d’efficacité, d’automatisation et de productivité. Mais nous nous demandons insuffisamment ce que ces transformations font à notre manière de penser, de transmettre, de juger et d’entrer en relation.

Une technologie n’est jamais seulement un instrument extérieur à la société. Elle s’inscrit dans des pratiques, des imaginaires, des institutions et des rapports de pouvoir.

La question que je me pose dans mes recherches est donc la suivante : comment les sociétés africaines peuvent-elles s’approprier ces technologies sans être réduites à des espaces de consommation de solutions conçues ailleurs ?

Il ne s’agit pas de rejeter la modernité. Cheikh Hamidou Kane ne nous invitait pas à nous enfermer dans une tradition immobile. Il nous obligeait plutôt à réfléchir aux conditions d’une rencontre qui ne soit pas une disparition de soi.

Cette interrogation me paraît essentielle pour penser les rapports entre l’Afrique et les technologies numériques.»

Deux hommes, deux itinéraires, une même préoccupation

Kirinapost : Venons-en maintenant à Amadou Mahtar Mbow. Vous lui avez consacré un ouvrage, Amadou Mahtar Mbow, une légende à raconter, et vous avez également été très proche de lui. Qu’est-ce qui, selon vous, rapprochait Cheikh Hamidou Kane et Amadou Mahtar Mbow ?

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M.L.S: « Leurs parcours étaient différents, mais ils partageaient une même interrogation : comment permettre à l’Afrique de participer pleinement au monde sans renoncer à sa dignité ni à sa capacité de définir son avenir ?

Cheikh Hamidou Kane abordait cette question par la littérature, la spiritualité, la philosophie et l’expérience intérieure. Amadou Mahtar Mbow l’abordait principalement à travers l’éducation, les institutions, la culture et l’action internationale.

L’un explorait les contradictions de la modernité ; l’autre travaillait à transformer les conditions institutionnelles dans lesquelles cette modernité pouvait être vécue.

Mais il serait réducteur d’opposer le penseur à l’homme d’action. Cheikh Hamidou Kane a exercé des responsabilités publiques et participé aux débats de son temps. Mbow, de son côté, était un intellectuel d’une grande profondeur, dont l’action reposait sur une véritable philosophie de l’émancipation. Ce qui me frappait surtout chez eux, c’était leur humanité.

J’ai connu des personnalités brillantes dont la notoriété créait une distance avec les autres. Chez Tonton Cheikh et chez Mbow, c’était presque l’inverse. Leur expérience semblait avoir approfondi leur disponibilité à autrui.

Ils appartenaient aussi à une génération pour laquelle l’engagement ne se limitait pas à l’expression d’une opinion. Il impliquait une responsabilité envers la société. Je crois que nous avons beaucoup à apprendre de cette conception exigeante de la vie intellectuelle.»

Kirinapost: Vous décrivez souvent Mbow comme une conscience africaine. Qu’entendez-vous par là ?

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M.L.S: « Amadou Mahtar Mbow était pour moi beaucoup plus qu’un ancien directeur général de l’UNESCO. Il était une conscience, au sens où son parcours témoignait d’une remarquable continuité entre ses convictions et ses engagements.

Il faut regarder ensemble le militant anticolonial, l’homme qui s’est consacré à l’éducation dans les villages sénégalais, le responsable politique, le défenseur de la culture africaine, le dirigeant international et le citoyen engagé dans les Assises nationales.

À première vue, ces activités peuvent sembler dispersées. Pourtant, elles relèvent d’un même projet : permettre aux peuples de reprendre possession de leur capacité à apprendre, à raconter leur histoire et à décider de leur avenir.

Mbow avait compris très tôt que l’émancipation commence par l’éducation. Pas seulement l’éducation des élites, mais celle des populations qui avaient été maintenues à la périphérie des institutions scolaires.

Ses expériences à Youtou, à Badiana et dans d’autres localités témoignaient de cette conviction. À Darou Mousty, il avait également cherché à établir un dialogue entre les formes d’enseignement religieux et l’éducation moderne.

Cela peut sembler évident aujourd’hui. Mais il fallait alors une véritable audace pour penser que la transformation sociale devait partir des réalités culturelles et institutionnelles des communautés plutôt que leur imposer un modèle uniforme.

C’était, à mes yeux, l’une des grandes qualités de Mbow : il pouvait penser l’universel sans mépriser le local.»

L’UNESCO : une autre idée de l’universel

Kirinapost : Son élection à la direction générale de l’UNESCO en 1974 a représenté un événement majeur. Quelle en était la portée ?

M.L.S : « Cette élection dépassait la réussite individuelle d’un Sénégalais.Elle intervenait dans un monde marqué par les décolonisations, les aspirations du mouvement des non-alignés et les revendications des pays du Sud pour une transformation des relations internationales.

Mbow incarnait la possibilité pour un intellectuel africain de contribuer directement à la définition des orientations d’une grande institution internationale. Mais le plus important était sa conception de l’universalité.

Il refusait l’idée selon laquelle l’universel serait simplement la généralisation d’une expérience historique particulière. Pour lui, l’universalité devait se construire par la rencontre et la reconnaissance des cultures.

Cette perspective était profondément novatrice. Elle signifiait que les peuples africains, asiatiques, latino-américains et les autres sociétés longtemps marginalisées n’étaient pas seulement invités à rejoindre un monde déjà défini. Ils devaient participer à sa définition.

C’est dans cet esprit qu’il faut comprendre son engagement en faveur de l’Histoire générale de l’Afrique, à laquelle ont notamment contribué Cheikh Anta Diop et Joseph Ki-Zerbo.

Celui qui impose sa représentation du passé influence la manière dont une société se perçoit et imagine son avenir.

L’enjeu était considérable : il s’agissait de faire de l’Afrique non plus seulement un objet de connaissance produit par d’autres, mais un sujet capable de contribuer à l’écriture scientifique de sa propre histoire.»

Kirinapost : Vous insistez sur la dimension politique de l’histoire. Pourquoi est-elle si importante ?

M.L.S : « Parce que la domination ne passe pas uniquement par le contrôle des territoires ou des ressources économiques. Elle passe aussi par la maîtrise des récits.

Celui qui impose sa représentation du passé influence la manière dont une société se perçoit et imagine son avenir.

Pendant longtemps, l’Afrique a été présentée à travers des catégories qui minimisaient ses contributions intellectuelles, scientifiques et politiques. L’histoire du continent était souvent racontée comme si elle ne commençait véritablement qu’avec la rencontre coloniale.

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« Mbow même à un âge avancé, demeurait curieux des transformations numériques et de leurs conséquences pour l’Afrique. Cheikh Hamidou Kane, lui aussi, avait cette curiosité intacte, accompagnée d’une conscience aiguë de la dimension spirituelle de l’existence.» Mahamadou Lamine Sagna

Le travail de l’UNESCO, de Cheikh Anta Diop, de Joseph Ki-Zerbo et de nombreux autres chercheurs a contribué à remettre en question ces représentations.

Mais je voudrais insister sur un point : il ne s’agissait pas de remplacer un récit idéologique par un autre. Il s’agissait de créer les conditions d’une connaissance plus rigoureuse, plus pluraliste et moins dépendante des hiérarchies héritées de la colonisation.

La souveraineté intellectuelle ne consiste pas à décider que toute connaissance produite en Afrique est nécessairement juste. Elle consiste à disposer des institutions, des méthodes et des libertés nécessaires pour produire et discuter les connaissances. C’est une distinction essentielle.»

Du nouvel ordre de l’information à l’intelligence artificielle

Kirinapost: L’un des grands combats de Mbow fut celui du Nouvel ordre mondial de l’information et de la communication, le NOMIC. Pourquoi cette bataille demeure-t-elle actuelle ?

M.L.S: « Parce qu’elle posait une question qui est devenue encore plus importante avec les plateformes numériques et l’intelligence artificielle : qui contrôle la production, la circulation et la visibilité de l’information ?

À l’époque, Mbow s’inquiétait de la concentration des grands circuits internationaux d’information entre les mains d’un nombre limité d’agences et d’acteurs médiatiques.

Cette concentration produisait une asymétrie : certains pays disposaient des moyens de raconter le monde, tandis que d’autres apparaissaient essentiellement comme les objets de ces récits.

Le NOMIC cherchait à promouvoir une circulation plus équilibrée de l’information, le développement des capacités médiatiques des pays du Sud et une plus grande diversité des voix.

Ce projet a suscité des controverses importantes. Certains gouvernements et acteurs médiatiques occidentaux craignaient notamment que la réforme ne serve à légitimer des interventions étatiques contraires à la liberté de la presse. Les défenseurs du NOMIC, de leur côté, insistaient sur les déséquilibres structurels du système international de communication.

Il faut prendre ces débats au sérieux. La pluralité de l’information ne doit jamais devenir un prétexte pour restreindre la liberté d’expression. Mais les questions fondamentales posées par Mbow demeurent.

Aujourd’hui, quelques grandes entreprises contrôlent une part considérable des infrastructures numériques, des plateformes, des données et des capacités de calcul nécessaires aux systèmes d’intelligence artificielle.

La question n’est donc plus seulement de savoir qui produit les nouvelles. Elle est aussi de savoir qui construit les modèles, qui sélectionne les données, qui définit les critères de pertinence et quelles langues, quelles cultures et quelles expériences sont représentées.Nous retrouvons, sous une forme technologique nouvelle, le problème de l’asymétrie informationnelle.»

Kirinapost : Peut-on parler, dans ce contexte, d’une nouvelle forme de colonisation numérique ?

M.L.S: « L’expression peut être utile si nous l’employons avec prudence.Il ne s’agit pas de dire que les relations numériques contemporaines reproduisent à l’identique la domination coloniale. Les contextes, les acteurs et les mécanismes sont différents. Mais certaines asymétries méritent d’être interrogées.

La souveraineté numérique signifie que chaque pays doit pouvoir négocier, réguler, former ses chercheurs, protéger les droits de ses citoyens et participer à la production des technologies

Lorsque les données produites par des populations africaines sont principalement collectées, traitées et valorisées à l’extérieur du continent, lorsque les infrastructures essentielles sont contrôlées ailleurs, lorsque les langues et les univers culturels locaux sont insuffisamment représentés dans les modèles, il existe un problème de pouvoir.

La souveraineté numérique ne signifie pas que chaque pays doive fabriquer seul tous ses équipements ou se couper des réseaux mondiaux. Elle signifie qu’il doit pouvoir négocier, réguler, former ses chercheurs, protéger les droits de ses citoyens et participer à la production des technologies.

Je travaille précisément sur les fondements culturels de l’appropriation des technologies numériques en Afrique.

Mon hypothèse est que nous ne pouvons pas comprendre cette appropriation en regardant seulement les taux d’équipement ou les usages individuels. Nous devons aussi examiner les relations de confiance, les obligations sociales, les représentations du savoir et les conceptions de la personne.

À cet égard, les interrogations de Cheikh Hamidou Kane et les combats de Mbow se rejoignent : comment participer à une transformation mondiale sans perdre la capacité de lui donner un sens ?»

Une éthique de la transmission

Kirinapost : Au-delà de leurs œuvres, quelle leçon personnelle retenez-vous de ces deux hommes ?

M.L.S : « Je retiens d’abord une manière d’être. Chez Cheikh Hamidou Kane, il y avait cette capacité à faire de la pensée une expérience humaine. Chez Mbow, cette conviction que la connaissance n’avait de sens que si elle contribuait à l’émancipation collective.

Je me souviens de la sollicitude de Mbow dans des moments personnels difficiles. Il pouvait avoir exercé les plus hautes responsabilités internationales et conserver cette attention très concrète à l’état de santé, aux préoccupations ou aux difficultés d’un proche.C’est quelque chose qui m’a profondément marqué.

Nous parlons beaucoup de l’héritage des grands hommes en citant leurs discours, leurs livres ou leurs fonctions. Mais un héritage se transmet aussi par des gestes, des attentions, une manière d’écouter et de traiter les autres.

Mbow n’a jamais cessé de s’intéresser au monde qui changeait. Même à un âge avancé, il demeurait curieux des transformations numériques et de leurs conséquences pour l’Afrique.

Cheikh Hamidou Kane, lui aussi, avait cette curiosité intacte, accompagnée d’une conscience aiguë de la dimension spirituelle de l’existence.

Je crois que leur véritable leçon est là : l’émancipation ne peut pas être seulement institutionnelle ou économique. Elle doit aussi être intellectuelle, culturelle et morale.»

Mbow croyait aux espaces d’analyses et de propositions pour l’avenir du Sénégal.C’était une démarche exigeante car elle supposait de reconnaître la légitimité du désaccord.

Kirinapost: Est-ce également ce qui explique l’engagement de Mbow dans les Assises nationales ?

M.L.S:  « Oui. Les Assises nationales prolongeaient, à mes yeux, une conviction ancienne de Mbow : les transformations durables doivent être construites collectivement.

Il ne suffisait pas de dénoncer les insuffisances d’un gouvernement. Il fallait créer un espace de réflexion où des acteurs différents pouvaient confronter leurs analyses et formuler des propositions pour l’avenir du Sénégal.

C’était une démarche exigeante, parce qu’elle supposait de reconnaître la légitimité du désaccord.

Mbow avait compris qu’une société ne se transforme pas durablement en remplaçant simplement une autorité par une autre. Elle doit aussi transformer ses pratiques de délibération, ses institutions et sa conception de l’intérêt général.C’est précisément ce qui nous conduit aux débats politiques contemporains.»

 

 

 

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