Une excellente contribution théorique du sémiologue et écrivain Khal Torabully, sur l’affaire Thélyson Orélien publiée dans Le Mauricien, le 28 septembre 2026.
Khal Torabully • « Au cœur de l’imbroglio littéraire, devenu enjeu racial, l’argument est le suivant : pourquoi des écrivains européens, qui sont pris la main dans le pot de confiture, continuent leur carrière, comme si tricher pour eux équivaudrait à être malin dans un système à déjouer ? On pense à Dan Brown (Da Vinci Code), accusé de plagiat par Baigent et Leigh ou J.K. Rowling, accusée de la même chose par Jacobs.
Les deux ont gagné leurs procès. Ces accusations ne les ont pas livrés à la vindicte raciale comme dans le cas d’Orélien. L’écrivain extra européen, même avant les preuves irréfutables, est jeté en pâture au grand public. Alors qu’un travail minutieux et objectif devrait être mené lors d’une accusation balancée sur X par un anonyme à l’époque, qui aurait eu la complicité d’une certaine presse pour relayer l’information. Une rumeur fait part d’une manœuvre d’Olivier Nora, ancien directeur à Grasset, qui est parti de la maison d’édition après son rachat par Bolloré, avec 270 auteurs. Il aurait laissé le cadeau empoisonné à ses successeurs…
Ajoutons que Michel Houellebecq, qui est accusé d’avoir plagié le franco-sénégalais Diagola dans son roman Soumission (2015), a poursuivi son chemin. L’affaire est encore en cour. Imaginons que c’est Houellebecq qui avait accusé Diagola de plagiat ? Aurait-il eu le même parcours que Houellebecq dans la littérature francophone ?
Schoendoerffer a plagié Kipling dans L’Adieu au roi et Paul-Loup Sulitzer écrit avec des nègres littéraires ou des ghostwriters sans oublier Jacques Attali, qui a grillé l’herbe sous les pieds d’Elie Wiesel pour son livre des conversations avec François Mitterrand, Verbatim. Joseph Macé-Scaron, porte-plume de François Fillon, avait été accusé de plagier Bill Bryson, en maquillant ses emprunts par la substitution de certains mots par d’autres…
Cela semble faire partie de la tradition européenne du plagiaire – mais pas que – et du débat d’idées. Or, quand un noir se pointe dans le plagiat, c’est souvent un procès d’intention. Et une descente en flèche.
La pratique des faussaires est facilitée par les réseaux sociaux et l’aspect virtuel des écrits. Il n’y a plus ce respect de l’archéologie du savoir. C’est encore plus dommage que cela est pratiqué par des auteurs du Sud, qui se lamentent d’un manque de visibilité et d’audibilité auprès des courroies de légitimation du texte dans les pays occidentaux. L’ironie est bien là ; ceux qui se targuent d’écrire pour les sans-voix ou l’histoire minorée, qui se plaignent de domination néocoloniale, ne se privent pas de piller la voix d’un collègue, d’essayer de le priver de sa voix sans vergogne. Et cela, dans la quasi-indifférence de ses pairs.
J’atteste que cette pratique affecte aussi des institutions qui s’occupent de mémoire et de patrimoine au niveau international, nommément, pour l’engagisme. J’avais théorisé le premier texte articulant esclavage et engagisme, qui est devenu la ligne de conduite de la politique mémorielle de Maurice. Hormis le Premier ministre Navin Ramgoolam, qui avait explicitement fait référence à ce travail lors du 2 novembre célébrant l’arrivée des engagés à Maurice, beaucoup se sont approprié ma réflexion sans guillemets et sans citer mon travail pionnier. On célèbre la mémoire tout en effaçant celui qui l’a sortie de l’oubli…
Le pire est que cela se passe aussi au niveau universitaire et ses courroies de transmission des idées, pas si objectives que cela. Cela est assez grave pour que je le mette en perspective.
Dans le défi actuel, il s’agit de former les jeunes à une éthique scripturaire : l’emprunt doit nécessairement passer par des guillemets et la reconnaissance de ses sources, dans une archéologie du savoir, et non dans un self-service pillant le travail des autres avec le sentiment d’impunité, en espérant ne pas être débusqué.
L’heure est arrivée pour que les fraudeurs se regardent dans un miroir de vérité… Et maintenant que l’IA investit la créativité, il faut se positionner face à l’intransigeance de l’éthique citationnelle, un des arts du discours. Il est admis que le citationnel entre dans le projet énonciatif du locuteur et n’est pas un cheveu sur la soupe… Cela fait sens, comme le signale Céline Largier Vié dans notre époque informatisée : « Depuis l’émergence de l’Internet, la production de textes écrits a fortement augmenté, de même que leur circulation. L’existence de supports d’expression et d’échange ainsi que certaines spécificités de l’écriture numérique favorisent chez l’utilisateur la reprise, sous forme écrite, de ce qu’un autre utilisateur a précédemment rédigé – ou ce qu’il a lui-même produit antérieurement – pour construire son propre discours » (1). Nous voici dans le palimpseste virtuel, j’y reviendrai…
La littérature au troisième degré ?
Relisons Genette, Bakhtine, Lacan, Eco, Barthes, Derrida, Riffaterre, Foucault, Sollers et Kristeva et le paradigme de l’intertextualité, qui aideront à approfondir la question du plagiat et de l’écriture générative. Ces apports sont incontournables, de même que les identités hybrides, coralliennes et les éléments de la mise en relation égalitaire ET respectueuse du travail des autres, pour faire face au défi scripturaire actuel. C’est une urgence. Sinon, ce serait le règne du ça, ça m’appartient, sans nom et sans retour. C’est aussi ça et écrire…
Une question me taraude, au vu de l’irruption de l’IP dans l’affaire Orélien : le ver serait-il déjà dans la poésie ? »
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