La fin du mythe d’une « Afrique blanche»: le Sahara n’a jamais été une frontière étanche

L’image d’un Sahara séparant naturellement une « Afrique blanche » au nord d’une « Afrique noire » au sud doit beaucoup aux classifications raciales et géographiques produites à l’époque coloniale.

Cette image transforme une contrainte écologique réelle en frontière civilisationnelle étanche séparant l’obscurité accidentellement éclairée d’inattendues réalisations, des abords de la civilisation rayonnante. Or l’archéologie, l’histoire et la paléoclimatologie révèlent un continent beaucoup plus connecté.

Un Sahara qui n’a pas toujours été un désert 

Durant l’Holocène, le « Sahara vert » était parcouru de lacs, de cours d’eau, de savanes et de zones humides où vivaient chasseurs, pêcheurs puis pasteurs. Son aridification progressive a bouleversé les peuplements et repoussé des populations vers le Sahel, le Nil, le bassin du Tchad et d’autres zones plus humides. Le désert est devenu un obstacle considérable, mais jamais une frontière humaine absolument étanche.

Quatre chercheurs, quatre éclairages complémentaires 

L’archéologue Augustin Holl, notamment à partir du Dhar Tichitt-Walata, montre comment des communautés agropastorales se sont adaptées à l’assèchement et ont développé, dès l’Histoire Initiale récente (anciennement désignée Préhistoire), des formes complexes d’organisation économique, territoriale et politique. L’histoire du Sahel s’inscrit ainsi dans les transformations de l’ancien espace saharien.

L’archéologue Susan Keech McIntosh, par ses recherches sur l’Afrique de l’Ouest et les interactions entre environnement, peuplement et sociétés complexes, contribue à remettre en cause l’idée de régions subsahariennes isolées : les sociétés sahéliennes doivent être comprises à travers leurs réseaux et leurs dynamiques propres, et non comme de simples réceptrices d’influences extérieures.

Au Sahara central, David Mattingly apporte une démonstration spectaculaire. Ses recherches sur les Garamantes du Fezzan révèlent, bien avant l’époque islamique, une véritable civilisation saharienne : oasis aménagées, agriculture, établissements urbains, pouvoir politique, migrations et échanges à longue distance. Le Sahara antique était donc aussi un espace organisé de connexions.

Enfin, l’historien et archéologue malien Doulaye Konaté permet de regarder cette histoire depuis le Sahel lui-même : les sociétés et États ouest-africains se développent à l’articulation du Sahara, des savanes, des bassins du Niger et du Sénégal et, plus au sud, des régions forestières.

Les grandes routes caravanières médiévales n’ont donc pas créé les contacts entre les différentes parties de l’Afrique : elles ont amplifié et institutionnalisé des circulations plus anciennes. Hommes, animaux, technologies, objets et idées ont traversé ces espaces selon des intensités variables pendant des millénaires.

Faire tomber le mythe des « deux Afriques » a enfin une conséquence historiographique majeure : cela permet de réinscrire pleinement dans l’histoire continentale les grandes civilisations et formations politiques africaines, de l’Égypte ancienne et de la Nubie à Aksoum et à l’Éthiopie, des Garamantes au Ghana, au Mali ou au Songhaï. L’Égypte n’est pas méditerranéenne ou proche-orientale ; l’Éthiopie n’est pas seulement ouverte sur la mer Rouge ; le Maghreb n’est pas une simple extension de la Méditerranée. Tous appartiennent aux multiples dynamiques internes d’une Afrique historiquement connectée et ouverte sur le monde à des degrés divers.

Le Sahara fut tour à tour savane, territoire habité, obstacle, refuge, interface et espace d’échanges. Pas une ligne raciale partageant l’Afrique en deux humanités. Ces avancées contre lesquelles ont souvent bataillé des chercheurs aux œillères dépréciatives, ont libéré les récits sur le passé africain des paradigmes imperméables aux idées d’une Afrique ancienne plus globale, plus innovante, plus déterminante dans la marche du monde.

Image : Carte de 1889 des routes commerciales transsahariennes par l’explorateur français Edouard Blanc

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Martial Ze Belinga est un économiste et sociologue camerounais. Son travail porte spécifiquement sur l’épistémologie de l’histoire africaine, les préjugés et les silences qui biaisent la compréhension du passé de l’Afrique et des diasporas africaines. L'art et la culture tiennent une place centrale dans son travail. À ce titre il est l'auteur de plusieurs ouvrages parmi lesquels: "Au-delà de l’inculturation. De la valeur propositionnelle des cultures africaines". Pour l'économie, ses travaux ont beaucoup porté sur la monnaie notamment le FCFA. il est l'auteur entre autres de: "Afrique et mondialisation prédatrice". Expert associé au comité scientifique international de l’UNESCO pour l’Histoire générale de l’Afrique, Belinga est éditorialiste et avait lancé le site Afrikara dédié à l'histoire, la culture et l'avenir du monde noir. Il a été par ailleurs sélectionné parmi les 20 « Experts » représentatifs de la diversité (Club XXIe siècle, France)

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