Jazz à Saint-Louis: De la question autour de la « pureté » du jazz dans les festivals

Clap fin sur le festival jazz de Saint-Louis. Comme chaque, le débat esr animé sur la programmation et le contenu. Programmation Jazz uniquement ou ouverture vers des musiques traditionnelles ou actuelles ? Pape Armand Boye producteur et directeur du département audio de LaBoutique Studio, une structure réputée au Sénégal, en observateur averti donne son avis de professionnel.

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Pape Armand Boye un regard lucide et de connaisseur sur les festivals, la musique…le jazz

Pape Armand Boye • J’ai entendu et lu beaucoup de choses concernant la polémique autour du Festival de Jazz de Saint-Louis, notamment sur cette question de la préservation de la « pureté » du jazz, que certains estiment aujourd’hui envahie, voire rendue impure, par des artistes et des publics qui ne sont pas forcément liés à cette culture musicale.

Je comprends les puristes qui se perdent parfois dans les dédales d’un monde devenu plus profane. Le jazz est une histoire, une culture, un art ; un style et une vision particulière de la musique.

Il prend sa source dans les douleurs et les paysages tragiques de l’histoire du monde noir. Il est né de la souffrance, de l’exil, de la mémoire et de l’espérance. Il a accompagné la vie des Afro-Américains marqués par l’esclavage, la ségrégation et les blessures de l’Histoire ; des hommes et des femmes éprouvés, mais qui trouvèrent dans la musique une manière de survivre et de parler au monde.

Du jazz traditionnel de la Nouvelle-Orléans aux big bands, du bebop au cool jazz, du free jazz au jazz fusion, jusqu’au jazz contemporain, beaucoup de choses se sont écoulées. Le jazz, même s’il n’est jamais resté figé, obéit tout de même à certaines règles et normes musicales où, certes, il y a de l’improvisation et de la créativité, mais aussi une immense rigueur.

Louis Armstrong, Duke Ellington, Charlie Parker, Miles Davis, John Coltrane, Chick Corea, Herbie Hancock, Jaco Pastorius et tant d’autres ont contribué à la technicité du jazz ainsi qu’à son rayonnement culturel et artistique à travers le monde.

Je me souviens que dans les années 90, beaucoup des meilleurs bassistes du Sénégal jouaient Donna Lee ou Spain. Il fallait comprendre les harmonies, les modes, les renversements, la discipline de l’instrument.

Habib Faye, bassiste de Youssou N’Dour, est devenu célèbre pour avoir intégré le jazz au mbalax de manière subtile tout en respectant sa source. Adama Faye, Cheikh Tidiane Tall, Dembel Diop, Oumar Sow, Vieux Mac Faye, Madou Diabate, Jamm Jazz, Doudou Konaré au Super Diamono, Dudu Ba également avec Keur Gui et plus récemment Yeye Faye : tous furent des hérauts de cette influence jazz dans la musique sénégalaise.

Altérations, oui. Dérapages contrôlés, oui. Mais toujours avec des gammes et des modes compris, maîtrisés et joués avec justesse.

Aujourd’hui, après plus de trente ans d’un jazz presque rituel, voici que des artistes et des musiciens se lancent à l’assaut de Saint-Louis pour participer, en marge du festival.

On y voit des chants, des spectacles de danse à la sauce sénégalaise, des femmes sorties des takoussanou de Ndar, des jeunes hommes dansant au rythme du mbalax qui ignorent peut-être ce qu’est un mode lydien, mixolydien ou une quinte diminuée.

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«Le jazz lui-même n’est-il pas né d’une révolte contre les cadres établis»? Pape Armand Boye

Faut-il les blâmer pour autant ?

Je pense que nous, les puristes, devons comprendre que les jeunes d’aujourd’hui font eux aussi partie intégrante du paysage musical et qu’ils apportent une liberté ainsi qu’une énergie différentes des nôtres.

Nous apprenions à maîtriser la musique pour en faire une profession, avec rigueur ; eux, pour beaucoup, apprennent la musique comme un espace de liberté, une manière d’exister, de s’exprimer et d’occuper leur époque.

Le jazz lui-même n’est-il pas né d’une révolte contre les cadres établis ? N’a-t-il pas lui aussi bousculé des règles avant de devenir une tradition ?

Peut-être que la question n’est donc pas de savoir si le jazz de Saint-Louis est devenu impur, mais plutôt de se demander s’il continue encore à vivre.

Car une musique qui ne change jamais finit parfois par ressembler à un musée poussiéreux où plus personne ne vient.

Mais une musique qui oublie totalement sa source finit aussi par perdre son âme.

Dans cette vidéo qui sert d’illustration, Youssou Ndour ne s’éloigne pas d’un iota de sa tradition ni de ses racines. Il chante et parvient à transcender les chaînes du passé, en magnifiant le temps qui passe, tandis que les instrumentistes interprètent le jazz avec assurance et rigueur, sans jamais altérer ni l’essence du jazz ni celle de la composition de Youssou Ndour.

Il ne faut pas oublier que le jazz est né aux États-Unis dans l’histoire des descendants africains ; des hommes et des femmes déracinés, blessés, parfois perdus, qui ont transformé leur douleur en langage universel.

Cependant si le jazz revient aujourd’hui ici, en Afrique, et retrouve l’énergie de cette jeunesse autrefois perdue, transformée désormais en une exaltation créatrice et positive, n’est-ce pas finalement une bonne nouvelle ?

Vive le jazz et vive le festival de Saint Louis en altérations , en modes, en intervalles culturels et en beauté.

 

 

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