La terre de Casamance a aujourd’hui le goût amer des larmes, mais elle garde en son sein la chaleur d’un feu qui ne s’éteindra jamais. Seni Awa Camara est décédée ce dimanche.
Seni Awa Camara n’est plus, et pourtant, elle n’a jamais été aussi présente. Elle était la magicienne de Bignona, celle qui, d’un geste ancestral, savait faire surgir de l’argile informe des mondes entiers. Entre ses mains, la terre cuite cessait d’être matière pour devenir souffle.
Ses sculptures, peuplées de mères aux mille enfants et de créatures aux regards éternels, étaient les sentinelles de notre mémoire. Elles ne se contentaient pas d’être de l’art ; elles étaient des prières debout, un dialogue mystique entre le visible et l’invisible, là où l’animisme des ancêtres embrasse la ferveur de la foi.
Issue d’une lignée de potières, elle a porté l’héritage comme un flambeau, mais elle l’a transcendé. Elle a emmené la poussière rouge de nos pistes jusqu’aux lumières de Venise, de Paris et de Londres. Elle a montré au monde que le génie n’a pas besoin d’ académies lorsqu’il puise sa force dans la vérité du cœur et la profondeur de la racine.
Seni ne sculptait pas des objets, elle «donnait naissance ».
Chaque pièce était un enfantement, un acte de résistance face à l’oubli, une célébration de la vie, du mariage et de la protection. Son œuvre est un totem immense qui relie désormais le Sénégal au reste de l’univers.
Aujourd’hui, l’artiste s’est effacée, mais son peuple de terre cuite reste là, immuable. Elle rejoint les ancêtres qu’elle a si souvent représentés, laissant derrière elle un sillage de lumière et de poussière sacrée. Seni Awa Camara n’est pas un astre qui s’éteint, mais une racine qui s’enfonce plus profondément dans notre sol.
Pour que sa mémoire ne soit pas seulement un souvenir, mais une source vive où s’abreuvent les générations futures, il nous appartient de transformer son héritage en un sanctuaire de transmission.
L’enjeu est de passer du constat d’une œuvre mystique à la construction d’un savoir académique et poétique. En faisant de son langage un objet d’étude et de chant, nous garantissons que Seni Awa Camara ne sera pas seulement admirée, mais comprise et célébrée comme la grammaire d’une nouvelle modernité africaine. En arrosant ainsi sa postérité par l’éducation et la célébration, nous ferons en sorte que chaque motte de terre cuite par le soleil du Sénégal porte un peu de son âme indomptable.
Adieu, Grande Dame de l’Argile
Que la terre de tes ancêtres, que tu as tant aimée et façonnée, te soit aujourd’hui légère, douce et éternelle. Le Sénégal ne t’oubliera jamais, car ton nom est désormais gravé dans la matière même de notre âme nationale. Puisse-t-il continuer de germer dans l’esprit de ceux qui croient en la puissance de l’authenticité.








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