Saïd Bouamama :«La situation mondiale offre de nouvelles opportunités à l’Afrique en mettant fin au face-à-face contraint avec les puissances»

La géopolitique mondiale est en forte ébullition. Tandis que l’Occident collectif  et particulièrement les États-Unis se démènent pour consever leur hégémonie et leur dominantion sur l’économie mondiale, le Sud global notamment les BRICS, s’affirment pour créer les conditions d’un monde multipolaire. Face à ses enjeux, l’Afrique tente de trouver sa place. Que nous réserve l’avenir en cette année 2026 qui debute avec l’enlèvement d’un président de la république, Nicolas Maduro du Venezuela en l’occurrence ? Kirinapost a interrogé le socio-économiste algérien Saïd Bouamama fin observateur de la scène internationale. Présent à Dakar lors du colloque international organisé par le musée des Civilisations Noires à l’occasion du centenaire de Franz Fanon, ce spécialiste des classes populaires et auteur, entre autres, du « Dictionnaire des Dominations » écrit avec Jessy Cormont Yvan Fotia, a bien voulu répondre à nos questions.

Saïd Bouamama :«La situation mondiale offre de nouvelles opportunités à l’Afrique en mettant fin au face-à-face contraint avec les puissances», Information Afrique Kirinapost

Saïd Bouamama lors du colloque Fanon au Musée Des Civilisations Noires ©MCN. Retrouvez ses écrits et podcasts son blog…c’est ICI

Kirinapost : Le président vénézuélien Maduro a été kidnappé par les États-Unis. Pour certains c’est un coup porté aux Brics, pour d’autres Trump et les Américains viennent de se tirer une balle. En tout cas l’année commence mal. Vous, vous penchez pour une explication en lien avec le dollar dans votre dernier podcast. Vous pouvez y revenir ?

Saïd Bouamama : La compréhension des véritables causes de l’agression militaire contre le Vénézuéla nécessite une prise en compte des mutations titanesques des rapports de force mondiaux au cours des dernières décennies. Au cours de celles-ci les Etats-Unis ont perdu leur hégémonie économique mondiale du fait du développement économique chinois d’une part et de la dynamique des BRICS d’autre part. Plus grave le plan technologique et scientifique chinois 2015-2025 indique une pôle position chinoise pour sept des dix premiers secteurs technologiques de pointe et un nombre de brevets scientifiques (ainsi qu’un nombre de publications scientifiques) chinois déposés supérieur à celui des Etats-Unis. Enfin, en réaction aux sanctions économiques et aux menaces de sanction de plus en plus de pays ont développés des échanges dans d’autres monnaies que le dollar. La création récente par la Chine d’un système interbancaire de paiement international alternatif au système SWFIT dépendant des pays occidentaux et libellé en dollars supprime les obstacles techniques à ce processus de dédollarisation. Les conséquences sont énormes pour les Etats-Unis.

En effet, la décision arbitraire des Etats-Unis de mettre fin à la convertibilité du dollar en or en 1971 constitue un véritable coup d’Etat monétaire et financier. Depuis cette date les Etats-Unis peuvent vivre au-dessus de leurs moyens et de leur économie réelle, ils peuvent s’endetter à l’infini, ils peuvent exporter leur inflation en faisant fonctionner la machine à billet vert, etc. Bref les Etats-Unis sont de plus en plus devenus un Etat rentier et parasite captant une partie de la richesse produite par les autres nations par le simple fait que le dollar soit la monnaie internationale sans convertibilité en or. Les Etats-Unis et plus globalement le monde occidental sont ainsi en voie de perdre leur hégémonie pluriséculaire mondiale. Il ne leur reste véritablement que l’hégémonie militaire et c’est celle-ci qu’ils mobilisent pour reconquérir le terrain perdu et éviter la fin du système rentier actuel. L’agression contre le Vénézuéla indique les moyens qu’ils comptent utiliser partout dans le monde pour contenir le dynamisme chinois, neutraliser l’essor des BRICS et contraindre à des échanges en dollars.

Kirinapost : Le Sud global s’affirme de plus en plus. Notamment avec les BRICS. Quel rôle pour l’Afrique ?

Saïd Bouamama : Une des raisons du succès économique chinois est d’avoir refusé les recettes du FMI et en conséquence d’avoir pu utiliser son insertion dans les échanges internationaux pour favoriser son propre développement. Ce n’est pas le cas de la plupart des pays africains qui se retrouve en conséquence avec des économies encore plus extravertis, des spécialisations dans une ou quelques productions du secteur primaire (minerais, produits agricoles, etc.). La nouvelle situation mondiale offre de nouvelles opportunités en mettant fin au face-à-face contraint avec les puissances occidentales, en élargissant le champ des possibles en termes de partenariat et en ouvrant de nouvelles possibilités de financements non liées à des conditionnalités politiques et économiques. La transformation de ces « nouveaux possibles » en réalité dépendra de la nature des décisions prises par les Etats africains : se contenteront-ils d’être des fournisseurs de matières-premières à de nouveaux acheteurs ou au contraire utiliseront-ils les nouvelles opportunités comme moyens d’enclencher des économies autocentrées ? L’Afrique a du fait de ses ressources l’ensemble des moyens pour prendre une place inédite non dépendante dans l’économie mondiale. Cela dépendra de la nature patriotique des décisions économiques prises par les Etats d’une part et de l’enclenchement d’une dynamique panafricaine porteuse de synergies et de cohérences économiques au moins au niveau régional mais également à l’échelle continentale.

Saïd Bouamama :«La situation mondiale offre de nouvelles opportunités à l’Afrique en mettant fin au face-à-face contraint avec les puissances», Information Afrique Kirinapost

Saïd Bouamama au cours d’un des nombreux panels au Musée des Civilisations Noires à l’occasion du centenaire de Franz Fanon. ©MCN 

Kirinapost : Vous avez pris part au colloque international consacré à Fanon. Pourquoi son discours semble faire resurgissance en 2025 ?

Saïd Bouamama : Rarement un auteur et militant politique n’aura été autant d’actualité six décennies après son décès. Fanon a en effet diagnostiqué et alerté sur la mise en place du néocolonialisme comme nouveau système de dépendance remplaçant la colonisation directe rejetée radicalement par les peuples africains, y compris par la lutte armée. Il a analysé de manière incisive les classes sociales africaines, « les bourgeoisies nationales », ayant intérêt à la mise en place de cette nouvelle dépendance. Il a mis en exergue que toutes les classes n’avaient pas un égal intérêt à des Etats réellement indépendants. En particulier il a démontré que la paysannerie et la classe ouvrière sont les deux classes ayant un intérêt à une indépendance véritable. Fanon a également analysé les conditions idéologiques permettant au néocolonialisme de s’imposer : la honte de soi, le complexe du colonisé et la fascination pour le « maître ». La décolonisation économique et politique conclut-il logiquement nécessite une décolonisation idéologique, culturelle, linguistique, etc. Lui et Amilcar Cabral reste deux références incontournables pour « oser inventer l’avenir » africain selon le mot de Thomas Sankara.

       Propos recueillis par Amadou Bator Dieng 

Quelques livres de Saïd Bouamama en lien :

Figures de la révolution africaine: Édition La Découverte

Gauche et la Guerre: Analyse d’une capitulation idéologique Ecrit avec Michel Collon) – Édition Investig’Action

Manuel stratégique de l’Afrique Édition Investig’Action

Des classes dangereuses à l’ennemi de l’intérieur Syllepse Eds

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