« Une fois qu’on a reconnu un massacre, qu’est-ce qu’on aurait à dissimuler ? ». Contrairement à l’analyse bien sommaire de Christine Fages, l’État français continue à dissimuler des informations capitales sur cet événement historique. Source: Armelle Mabon et Boubacar Boris Diop Seneplus.
Armelle Mabon est historienne et spécialiste des études coloniales.Membre du collectif « secret défense », ses travaux sur les tirailleurs sénégalais sont connus.

« Pour faciliter « l’apaisement durable des mémoires » si justement souhaité par l’ambassadrice de France, un certain nombre de mesures doivent être prises. »
Boubacar Boris Diop est écrivain. Ses écrits sur les questions mémorielles font référence.
La simple prise de parole d’une ambassadrice de France au Sénégal sur le massacre des tirailleurs de Thiaroye est un signe des temps. Si aucun de ses prédécesseurs n’a depuis 1960 jugé utile de s’expliquer sur cette embarrassante tragédie, c’est que Paris était au contrôle. Les propos tenus par Madame Christine Fages le 14 décembre 2025 lors d’une interview accordée à la Radio Télévision Sénégalaise n’en méritent donc que plus d’attention. Elle y déclare notamment : « Une fois qu’on a reconnu un massacre, qu’est-ce qu’on aurait à dissimuler ? »
Il est vrai que l’acte de reconnaissance posé en 2024 par Emmanuel Macron est loin d’être insignifiant. On se serait peut-être même risqué à saluer une véritable avancée historique si le président français n’avait, dans la même déclaration, laissé planer le doute sur une possible responsabilité des tirailleurs rapatriés en évoquant « un enchaînement de faits ayant abouti à un massacre ». Les mots d’un chef d’État ont forcément un sens et ce bout de phrase signifie que la France rechigne toujours à admettre le caractère prémédité du massacre du 1er décembre 1944. Cette reconnaissance-là est toujours attendue, car seul l’aveu par les autorités françaises d’un mensonge d’État de huit décennies permettra aux descendants des tirailleurs de faire valoir leurs droits.
Pour faciliter « l’apaisement durable des mémoires » si justement souhaité par l’ambassadrice de France, un certain nombre de mesures doivent être prises. Il s’agit notamment :
– de rechercher les descendants des victimes afin de leur rembourser toutes les sommes dues aux ex-prisonniers de guerre spoliés (rappels de solde, primes de démobilisation, primes de traversée, pécule, etc.). La prescription avancée par l’État français perd toute pertinence du fait même de cette reconnaissance tardive. Il est du reste important de souligner ici que les autorités françaises ont modifié la date d’embarquement pour camoufler la spoliation.
– d’innocenter les condamnés après révision du procès sur saisine de la Cour de Cassation par le Garde des Sceaux.
– de promulguer un décret restituant leurs grades aux tirailleurs condamnés tout en s’assurant qu’ils ont bien perçu leurs pensions à hauteur de leurs années de service.
– de verser des réparations aux familles des victimes d’assassinat dont pour le moment une seule – celle de M’Bap Senghor – est connue.
– d’aider à la fouille des fosses communes ainsi qu’aux recherches génétiques pour faire éclater la vérité sur ce qui fut une véritable exécution de masse extra-judiciaire.
Madame l’ambassadrice a également déclaré que la quasi-totalité des documents disponibles ont déjà été ouverts. Ce n’est pas tout à fait vrai. Si en effet le ministre Jean-Yves Le Drian a décrété le 24 septembre 2014 une dérogation générale pour la consultation des archives publiques relatives à Thiaroye, les plus sensibles ne sont toujours pas consultables. Ce n’est pas anodin, car c’est par ce biais que prospère encore et toujours le mensonge d’État. Comment, pour ne prendre que cet exemple, les autorités françaises ont-elles pu faire état de trois fosses communes sous les tombes du cimetière alors que cette information cruciale ne figure dans aucune des archives consultables ?
Madame Christine Fages revient sur le manifeste du navire ayant ramené les tirailleurs à Dakar – un document que la France ne possède pas, le navire étant britannique – mais aussi sur un dossier individuel en partie couvert par une amnistie du Conseil d’État datant de 1947, ce qui ferait juridiquement obstacle, selon elle, à sa communication.
Ce ne sont là que de vaines et dérisoires arguties. En effet les navires, qu’ils soient français ou étrangers, ne fournissent que très rarement la liste des hommes de troupe qu’ils ont pu embarquer. Par contre, on procédait dans chaque camp militaire à un appel quotidien pour s’assurer, entre autres, qu’il n’y avait pas de déserteurs. Cette liste d’appel a bel et bien existé et doit être rendue consultable. L’idée qu’elle ait été détruite est difficilement concevable mais si c’est le cas, une enquête s’impose pour identifier les responsables de cet acte aussi grave qu’illégal.
Quant au dossier individuel, il s’agit de celui du lieutenant-colonel Le Berre, particulièrement compromis dans le massacre prémédité des tirailleurs de Thiaroye. Contrairement aux affirmations de Madame Fages, le Conseil d’État n’a rien à voir avec la loi d’amnistie du 16 août 1947. Il a par contre été saisi afin d’obtenir le libellé du motif de la sanction infligée à cet officier mais s’est vu contraint de constater dans son arrêt du 28 novembre 2017 qu’aucun texte n’oblige l’administration à désocculter un document caviardé. Il est donc nécessaire de faire évoluer la réglementation française sur ce point précis. Le rapporteur public a du reste souligné dans ses conclusions que, pour l’Histoire, le ministère pourrait révéler le motif ainsi caviardé à tort. C’est dans cet esprit qu’une opération de désoccultation a été envisagée en 2023 par le ministère des Armées. L’opération a cependant été annulée au dernier moment sans explication. Nous nous permettons de suggérer courtoisement à madame l’ambassadrice de France au Sénégal d’user de son influence pour faire cesser cette obstruction à la manifestation de la vérité.
Ce n’est certainement pas trop demander dans la mesure où l’ambassade de France à Dakar est bien plus concernée par cette affaire qu’on pourrait le croire à première vue.
Il existe en effet au sein du ministère des Affaires étrangères un inventaire des Archives du gouvernement général de l’Afrique Occidentale Française (A.O.F.) dans lequel il est mentionné qu’en 1977 des cartons provenant de l’ambassade de France au Sénégal ne sont jamais arrivés au dépôt des archives à Nantes. Il serait opportun d’en savoir plus sur la disparition de ces cartons qui pourraient contenir des informations sur Thiaroye mais aussi de disposer de la liste des dossiers estampillés « explosifs » dans certaines de ces archives.
En outre, lors de la dissolution des Forces Françaises au Sénégal en 2011, des cartons ont semble-t-il transité par l’ambassade de France. Il serait là aussi judicieux de faire un inventaire de ces documents et d’indiquer leur éventuel lieu d’expédition.
Pour rappel, c’est bien le ministère des Affaires étrangères qui a recensé les trente-cinq morts officiels. Comment comprendre dès lors que l’État français n’ait attribué la mention « Mort pour la France » qu’à six tirailleurs alors que M’Bap Senghor, exécuté ce 1er décembre 1944, ne figure pas sur cette liste ? M’Bap Senghor a été présenté à sa famille comme un « non rentré ». Combien de « non rentrés » y a-t-il dans les fosses communes ? Que d’opacité et de zones d’ombre entretenues par un État qui, via son ambassadrice à Dakar, clame haut et fort qu’il n’a plus rien à cacher !
Ceux qui ont espéré que le discours du ministre Jean-Noël Barrot le 1er décembre 2024 à Thiaroye même lèverait toutes les ambiguïtés, en ont été pour leurs frais puisque selon lui la moitié du contingent de tirailleurs avait refusé d’embarquer à Morlaix. Nous avouons humblement ignorer à partir de quels documents le ministre Barrot a pu se laisser aller à une affirmation aussi singulière.
Il résulte de tous ces silences et de toutes ces indécentes cachotteries que, contrairement à l’analyse bien sommaire de madame Christine Fages, l’État français bien qu’ayant reconnu le massacre de Thiaroye après près d’un siècle de dénégations, continue à dissimuler des informations capitales sur cet événement historique majeur et à rejeter toute possibilité de réparation.
Madame l’ambassadrice, c’était inacceptable avant le petit pas en avant du président Macron et cela le reste aujourd’hui. Le combat pour que toute la lumière soit faite sur Thiaroye continue.








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