Noah Jemisin, passeur d’Arts et gardien d’une mémoire noire

Ces derniers jours, un immense artiste plasticien africain-américain a séjourné à Dakar dans l’anonymat le plus complet. Son nom: Noah Jemisin (Jemison). Ailleurs, on lui aurait déroulé le tapis rouge.Pour sa première visite au Sénégal, à l’âge de 82 ans, il n’avait qu’un seul numéro de téléphone comme contact, celui de son vieil ami « New-Yorkais » Maître Bara Diokhané. Ses œuvres figurent dans les collections du Metropolitan Museum of Art de New-York, de la Bibliothèque du Congrès. Rien que ça ! Récemment lauréat de la prestigieuse Fondation Pollock-Krasner Grant (une bourse de voyage d’Arts International), Noah a reçu plusieurs distinctions. Habitant de New-York depuis 1974 et surtout né en 1943 en Albama, dans cet État du deep South, (sud profond) si marqué par le combat des droits civiques, il ne pouvait échapper au militantisme et l’engagement pour la cause noire et la cause humaine. Pourtant c’est à travers l’art non-objectif, un type d’art abstrait qui ne représente aucune forme reconnaissable du monde réel, que Noah interroge l’humain. Cet artiste majeur qui a voyagé et exposé partout dans le monde était de passage à Dakar, accueilli par son ami Bara Diokhané. Ensemble, ils vont co-commissariser bientôt une exposition sur l’oeuvre de l’immortel Mor Faye.

Noah Jemisin, passeur d’Arts et gardien d’une mémoire noire, Information Afrique Kirinapost

Tout ouïe… ce n’est pas chaque jour qu’on a en face de nous un maître de l’art non-objectif, militant des droits civiques et observateur averti du monde…©Bara Diokhané

Alors que certains pays africains déploient une forte énergie pour attirer du beau monde et des enfants de la diaspora, le Sénégal reste attractif sans une réelle politique allant dans ce sens.Malheureusement, il ne sait pas encore tirer profit de ce soft-power.

Il y a quelques jours, Bara Diokhané, avocat, artiste et commissaire d’exposition, m’appelle pour me signaler l’arrivée à Dakar de Noah Jemisin, l’artiste dont j’avais vu en 2018, cinq œuvres au cours de l’exposition inaugurale collective «Grenier de rythmes», coordonnée par Bara Diokhané à la galerie Ourrouss en tant que commissaire.

« Je suis venu en Afrique pour la première fois en 1992. Je suis allé à la rencontre du peuple Yoruba, Ibo entre autres. Je voulais apprendre»

Le séjour est court et intense, mais un rendez-vous est fixé. C’est au Bideew que la rencontre se fait.

L’homme dégage une puissance malgré les années qui passent. L’ancien étudiant à l’Université d’État d’Alabama et diplômé en maîtrise à l’Université de l’Iowa en 1974, reste jeune et vif aussi par l’esprit. Dans sa tête, il est toujours étudiant.

« Je viens en Afrique apprendre. Revenir aux racines est important » nous révèle d’emblée Noah. Depuis son premier séjour sur le continent, il ne cesse de s’interroger sur la résilience et la bravoure des ancêtres africains-américains.

« Mon premier voyage en Afrique de l’Ouest c’était en 1992. J’ai fais le Nigeria, la Côte d’Ivoire et le Mali. Je suis allé à la rencontre du peuple Yoruba, Ibo entre autres. Pour moi, venir là où tout a commencé, c’est-à-dire, voir les us et coutumes, voir les Dogons, tout ce que nous (africains-américains) avons d’ici, tout ce que nos aïeux ont amené avec eux dans ce voyage douloureux en Amérique et qui a participé aujourd’hui à la richesse de notre pays, c’était fondamental ! » explique l’artiste saisi par une forte émotion après sa visite à Gorée.

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Da…a…a…yum, Baby-First Touch of Spring, 2007, gesso, oil, encaustic on canvas, 74.5×80.5 inches.

Il a tenté sur l’île, un voyage dans le temps, en se mettant à la place des ancêtres et la réalité de la souffrance inouïe qu’ils ont dû vivre.

« En me retrouvant dans certaines des cellules de l’île de Gorée et ressentir les esprits de toutes ces personnes enfermées ici, c’était assez particulier » raconte le militant et universitaire qui a pourtant lu de nombreux ouvrages et documents sur le sujet.

« Il y a une grande différence entre les livres, les documents qu’on étudie et le fait de se trouver dans le lieu réel. Voir les salles où les enfants étaient gardés était poignant. Lire dans les livres comment les négriers traitaient les esclaves nouveaux arrivants, toutes les étapes jusqu’au signal pour séparer les personnes, des familles, voir s’éloigner son parent, son proche…c’est une chose de les lire dans les ouvrages, mais s’en est une autre de se trouver dans le lieu lui-même » prévient-il.

« Cheikh Anta Diop est l’un de mes héros »

Il est revenu de son pèlerinage Goréen encore plus reconnaissant envers les aïeux qui ont bravé tant d’obstacles.Fêter un deuil, pour l’historien Abdarahmane Ngaïdé « ne signifie point un moment simple de recueillement sur les dépouilles des martyrs mais plutôt « une réflexion profonde sur notre propre aventure dans la vie et nos capacités à tirer les leçons nécessaires pour que jamais pareille tragédie ne nous surprenne. Voilà ce que la mémoire doit retenir d’une tragédie vécue». Noha était pleinement plongé dans une telle réflexion.

« Je pense à tous ces ancêtres qui ont survécu à ce voyage épouvantable vers l’Amérique. Ça m’étonne qu’ils aient pu survivre à travers toutes ces épreuves, montrer une force mentale extraordinaire et venir contribuer à faire de l’Amérique une terre prospère » témoigne ce petit-fils si fier de ses aïeux.

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Seven Hats: Monuments to Black Cowboys, 2007, gesso, oil, encaustic on canvas, 54×66 inches.

Si fier également de Cheikh Anta Diop, dont il voulait absolument fouler la terre-mère.

« Cheikh Anta Diop est l’un de mes héros.  Comment il a montré et démontré au monde que les Égyptiens de l’époque pharaonique étaient des Noirs, des choses qui étaient cachées, c’est une grande fierté. Dés lors, venir visiter le pays de ce grand savant était un projet clair dans ma tête. Quand j’ai reçu mon prix pour terminer un projet que j’avais commencé en 1992, j’ai sauté dans l’avion » avoue-t-il les yeux pétillants.

Noah est un artiste toujours en quête. Jusqu’à ses 26 ans, après des années passées à créer des œuvres étroitement liées à la nature et au réalisme, il s’est intéressé aux techniques utilisées par les enfants dans leurs créations artistiques. Au fil des ans, ce disciple de l’artiste Hayward Oubre (1916-2006), s’est rapproché de l’art non-objectif. Aujourd’hui, ses œuvres sont, entre autres, à la New York Foundation for the Arts, au  Stanley Museum of Art de l’Université de l’Iowa, au Montclair Museum of Art, au Museum of Santa Fe et à la Bibliothèque publique de Miami-Dade. Autant de lieux symboliques, sans compter les résidences à la Bronx River Art Gallery et au Studio Museum de Harlem, qui montrent à suffisance l’immensité de l’artiste.

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Noah Jemisin: Holland Tunnel | Birmingham Museum of Art

Alors que midi est largement entamé en cette journée typique du mois de novembre dakarois, durant laquelle la chaleur fait de la résistance tandis que la fraîcheur pointe le bout de son nez, notre discussion s’oriente vers les raisons qui poussent une personne à devenir artiste.

« J’ai décidé d’être artiste parce que j’aimais ça et le talent s’est manifesté très tôt. J’ai commencé à dessiner quand j’avais 3 ans. À 4 ans, je dessinais et je cachais mes dessins. Jusqu’à ce qu’un artiste m’ait vu dessiner. Il m’a pris et il est parti » affirme-t-il.

« Mon art ? C’est une musique intérieure comme si Dieu nous parle. On est comme un chamane qui connecte l’invisible à la réalité, au nom de la culture»

Nous lui demandons comment il définirait son art?

« C’est une chose de très personnelle qui vient d’une voix intérieure.Et cette voix est la musique que j’écoute toute ma vie. Et la musique peut être une équation de Dieu qui nous parle. On est comme un chamane qui connecte l’invisible à la réalité au nom de la culture. Certaines personnes sont nées pour le faire.Donc mon art, c’est essayer de me connecter à cet archetype que tous les êtres humains possèdent. Le psychiatre allemand Jung parle de l’archétype comme étant la chose qui connecte tous les êtres humains depuis le début de l’humanité. Et je pense que j’ai toujours fonctionné de cette manière» se remémore l’artiste qui entend une musique et qui aime la musique comme celle de son grand ami Ron Carter le fameux contrebassiste. Le fabuleux instrumentiste est acquéreur d’œuvres de Noah…

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Oeuvre de Mor Faye. Titre: Zulu (Apartheid series) 1982

La connection, la rencontre et le partage semblent essentiels à la démarche de Noah. Comme tout artiste d’ailleurs. C’est pourquoi lorsque Bara Diokhané lui a fait découvrir l’oeuvre de Mor Faye, figure de l’école de Dakar et artiste prolifique très tôt disparu, Noah en est resté scotché.

« C’est un honneur d’avoir la chance de dire ce que je pense de Mor Faye. C’est un artiste merveilleux. Je suis vraiment fier de Bara car il garde ses oeuvres vivantes. Il est lui-même artiste et un excellent ambassadeur de la culture. Au-delà de cet aspect, j’ai été professeur d’Arts pendant des années donc critiquer l’oeuvre d’un artiste, c’est une seconde nature chez moi. je suis très bon dans ce domaine. J’ai l’oeil et je peux vous dire que Mor Faye, c’est un artiste fantastique» fait remarquer le critique tout en ajoutant qu’il est enthousiaste à ce titre de pouvoir co-commissariariser une exposition dédiée à un si éminent artiste.

L’événement aura probablement lieu en 2027 au Musée des Civilisations Noires, assure Bara. De son côté, Noah a hâte de découvrir le fameux endroit et voir déjà, en grand professionnel, comment appréhender l’espace.

« La transmission et permettre l’éclosion de nouveaux talents est vitale »

Ce n’est pas le premier lieu de culture qu’il visite depuis qu’il est à Dakar. Il en a vu beaucoup et en est ravi.

«Je suis impressionné par le fait qu’il y ait des galeries d’art partout dans la ville. Il y a aussi de belles installations. C’est magnifique» s’extasie le Brooklynite !

À propos de Mor Faye, ses œuvres étaient présentes à l’exposition collective « Grenier de rythmes » dont on parle plus haut.

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Noah Jemisin: J-Train…Subway vision

Dakar est une ville culturelle assez dense. Noah le constate. Cependant, il attire notre attention sur la nécessité de multiplier les sortes d’incubateurs capables de booster et soutenir les jeunes talents. Pour lui, multiplier ces espaces est primordial pour l’éclosion de nouveaux artistes.

« En ce moment au Studio Museum à Harlem, ils ont un magnifique programme d’artistes en résidence. Des artistes prometteurs y séjournent. Ils leur offrent un beau lit, un bel espace de travail et une bourse pendant un an. La plupart voient leur carrière décoller et laissent la place à de nouveaux arrivants. La transmission, il faut l’encourager» plaide l’artiste soucieux de voir les jeunes générations prendre le relais.

La transmission est pour Noah extrêmement vitale. C’est la raison pour laquelle, il a soutenu et encouragé sa fille Nora Jemisin, née en 1972, à devenir aujourd’hui une des plus brillantes autrices africaines-américaines de fiction spéculative. Elle a d’ailleurs obtenu de nombreuses distinctions dont trois fois d’affilée le prix Hugo du meilleur roman pour les trois tomes des Livres de la terre fracturée en 2016, 2017 et 2018.

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Le professeur et grand voyageur Noah Jemison, photographié sur la magnifique terrasse de sa maison-atelier,de Brooklyn, à New York par @Rick Wenner dans sa nouvelle série pour son projet 2025 « Artistes »

Le temps passe vite. La discussion est passionnante. Nous abordons l’apport de la communauté afro-américaine dans l’évolution de la vie aux États-Unis, nous évoquons la grande tendance des africains-américains à revenir de plus en plus vers le continent. Certains se voient même offrir la nationalité des pays qui les accueillent.Une sorte d’exodus faisant écho parfois au mouvement « Retour en Afrique » encouragé à partir du XIXe par des penseurs comme Garvey.

 » Nous les Africains, quand je dis Africains, il faut entendre « africains-américains », le terme que tout le monde utilise, mais je préfère dire « Africains ». Nous devons venir plus souvent apprendre, nous enraciner. C’est ce que je fais,  » encourage Noah.

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Noah Jemison | œuvre chez Christie’s

« Nous devons venir en Afrique pour connaître notre histoire et notre culture afin de vivre avec le monde. C’est fondamental »

Toutefois, il sensibilise ses compatriotes à ne pas revenir sur le continent en donneur de leçons ou en étant arrogant. C’est le meilleur moyen de rater leur séjour.

« Lorsque je suis venu au Nigéria, je voulais juste découvrir moi-même le continent.Jimi Solanke, un grand musicien, grand acteur et grand conteur, était mon hôte. Il m’a demandé pourquoi j’étais venu en Afrique. Je lui ai dit que j’étais venu pour apprendre. Il a souri et je crois qu’il avait apprécié ma réponse. Nous devons venir apprendre avec humilité. Le retour en Afrique est une bonne initiative » garantit Jemisin.

Artiste communautaire, universaliste ? Pour qui dessinez-vous ?

 » Pour moi-même » nous repond-il. « Si je suis vrai et sincère dans mon art, je pense que ça touche et parle à tout le monde » renchérit-il !

Pour Noah, il s’agit pour les Africains-Américains de connaître leur histoire et de la raconter.

 » Tu ne peux pas te couper du monde, de l’humanité mais en même temps nous devons nous concentrer sur notre culture, nous devons la porter et la vivre. C’est ma façon préférée de travailler. J’organise un dialogue. Je suis un citoyen du monde. Depuis l’université et le début de ma carrière, j’ai rencontré des gens de tous rangs, de tous milieux, de tous les continents qui étaient sensibles à mon travail. Certains sont asiatiques, français, allemands, hollandais…»

«La victoire de Mamdani à la mairie de New-York montre que cette ville est magique.»

Malgré l’histoire douloureuse du peuple noir,  les penseurs de la communauté d’ici et de la diaspora ont plus au moins afin panser les plaies, voire les soigner définitivement, toujours rappeler l’exigence de tolérance même si le passé est tragique. « Je ne suis pas prisonnier de l’Histoire. Je ne dois pas y chercher le sens de ma destinée » a enseigné Fanon.

Cet état esprit, les Africains l’acquierent dans l’éducation, l’école, l’université. Pour Noah, la famille à été capitale et il a pu s’en rendre compte au cours de ses nombreux voyages en Europe,  Asie et…Afrique.

« Ta question me fait penser à mes parents. J’ai eu la chance d’avoir un père et une grand-mère,  mais aussi quelques cousins qui m’ont éduqué et aidé à ne pas vivre dans la haine, malgré le passé. J’ai lutté pour les droits civiques en Amérique, l’apartheid en Afrique du Sud et œuvré pour la libération de Mandela avec un collectif d’artistes new-yorkais » appuie le natif de Birmingham comme pour dire que « le tigre ne crie pas sa tigritude » tel que le conseillait le grand écrivain Wole Soyinka.

Humaniste et profondément attaché à sa culture, nous lui demandons, pour conclure, comment se portent les Arts et le Savoir sous l’Amérique de Donald Trump. Surtout que le président américain se met à dos certaines universités.

« C’est une catastrophe. Il est entrain de détruire la Maison Blanche en la reconfigurant à son propre image. Sa femme a détruit le jardin de roses que Mme Kennedy avait construit avec amour pour les Américains. Comment il a décoré le bureau ovale avec des objets dorés partout est incroyable. Je n’ai jamais vu autant de dégâts. Je dois avouer qu’il reste une énigme pour moi. Dans ce contexte, l’arrivée de Mamdani à la mairie de New-York redonne un peu espoir et prouve que cette ville est carrément magique » rassure-t-il.

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Noah Jemisin encourage sa communauté à s’armer de sciences et de connaissances comme enseignait son héros Cheikh Anta Diop ©Bara Diokhané

Deux heures d’une profonde discussion avec un témoin privilégié des relations entre l’Afrique et de sa diaspora américaine. Un message d’espoir. Un moment d’espoir…un entretien en anglais, entrecoupé de salamalecs en wolof aux connaissances qui passent, tout en dégustant une bonne paella espagnole…dans les jardins l’institut Français. « Agis dans ton lieu, pense avec le monde » a dit Édouard Glissant. Cette dernière pensée m’amène à ouvrir une autre discussion sur Rosa Park, Malcom X, Toni Morisson…mais ça, c’est une autre histoire…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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