Oumar Sall: «la permanence de la précarité familiale engendre une grande déprime chez les jeunes »

Parmi les fléaux auxquels est confrontée l’Afrique l’émigration est en bonne place. Chaque année, des centaines de milliers d’africains, jeunes surtout, quittent le continent. Souvent dans la clandestinité et au risque de leur vie, ces migrants privent leur pays de ressources humaines inestimables. Pour faire face à ce phénomène, des initiatives sont prises. C’est le cas du Groupe 30 Afrique. Cette association, dans le cadre de son programme de formation « Cultural Leadership Program », s’investit pour l’acquisition de compétences pour entreprendre dans les territoires à priori vulnérables. Dans cette perspective, elle a bénéficié de l’accompagnement financier de la coopération allemande GIZ à travers son programme Réussir au Sénégal.  Oumar Sall, Auteur et médiateur pédagogique, membre du Groupe 30 Afrique, revient,  dans cet entretien, sur l’ambition et le contenu du « Cultural Leadership Program » déroulé dans cinq régions, au profit de 50 jeunes entrepreneurs culturels.

Oumar Sall formateur du « Cultural Leadership Program ».Ici en plein cours.

Kirinapost : Quel est l’état de la jeunesse africaine et quelle est la pertinence du programme du Groupe 30 Afrique « Cultural Leadership Program »?
Oumar Sall:  La précarité engendre parfois une grande déprime qui prend racine dans le doute. Et notre jeunesse vit cet état. Notamment dans les universités et autres espaces d’apprentissage. Une des solutions possibles ? :

  1. Faire des espaces écoles, à partir de la petite enfance, de véritables lieux sociaux et culturels ; avec des personnes ouvertes et cultivées, disposées à contenir cette grande déprime qu’ont engendré la précarité familiale, la peur du lendemain et un cadre de vie refoulant
  2. Favoriser les associations de jeunes pour y favoriser les enseignements de nos penseurs et érudits (spirituels, religieux, politiques, etc.) mais aussi y promouvoir la musique, l’expression corporelle et écrite. Il urge d’apaiser notre jeunesse pour réenchanter le continent.

Kirinapost : Que veut dire concrètement « Réussir au Sénégal » ?
Oumar Sall:  « Réussir au Sénégal », comme l’indique l’intitulé, promeut les initiatives endogènes. L’adage walaf dit bien « suuf du fée » (on a malheureusement fait glisser l’adage en disant « suuf du fen »). « Suuf du fée » c’est pour dire littéralement « chaque personne est debout sur le sol qui peut faire son bonheur ».

Kirinapost : Quelles sont les formations qu’offre le « Cultural Leadership Program »?
Oumar Sall: Le secteur, c’est la culture. Et toutes les disciplines sont concernées (création de mode, arts de la scène, arts visuels, ingénierie culturelle, cinéma et audiovisuel, etc.). Le syllabus met d’abord l’accent sur des modules classiques liés à l’entrepreneuriat (développer son idée d’entreprise, élaborer le projet d’entreprise, la gestion pour son développement, l’administration et la financière, la mise en réseau, la communication et le marketing culturel).

Atelier de Rufisque… de l’émotion dans l’air

Kirinapost : Des programmes comme cela, il  en existe. Qu’est-ce-qui fait votre originalité ?
Oumar Sall: Le plus, qui fait la spécificité de notre programme, c’est toute la partie liée à ce que nous appelons le « radical talk », une reconnexion avec le passé. Des griots, griottes, sages-femmes à la retraite sont venus parler à ces jeunes qui sont comme déconnectés de leurs racines. Ce qui est la première cause de fragilité de cette population à plus de 70 % de jeunes. On prête à Walaf Ndiaye l’adage « si tu ne sais plus où aller, retourne d’où tu viens ». On peut penser aussi que quand on est perdu, on est perdu ! on ne peut même plus retrouver le chemin du retour (rires).. Le sous-entendu de cet adage, c’est de nous apprendre l’importance des traces. Quand nous semons des marqueurs utiles, nous pourrons rebrousser chemin et surtout avoir l’énergie et le courage de recommencer. Cette responsabilité nous incombe.

Kirinapost : Combien de régions ont pu bénéficier du programme ?
Oumar Sall: Notre projet couvrait 5 régions (Dakar, Thiès, Louga, Kaolack et Ziguinchor), pour des sessions de 10 jours à chaque étape. Au total, 50 bénéficiaires, dont malheureusement 11 filles seulement.

Kirinapost : Le programme va-t-il se poursuivre dans les autres régions ?
Oumar Sall:  C’est notre souhait. Nous n’avons fait que 5 régions sur les 14 que compte le pays. Toutefois, je dois dire que cette formation en région n’est qu’un volet de ce programme. Il y a, en plus, l’accompagnement de la Nelam Academy, un incubateur d’initiatives digitales portées par de nouveaux diplômés. Une première visite d’évaluation par les équipes de la GIZ-RES a permis de beaucoup apprécier ce volet que nous souhaitons aussi pérenniser.

Kirinapost : Un tel programme nécessite des moyens conséquents… 
Oumar Sall:  Notre association (le Groupe 30 Afrique) dans le cadre de son programme de formation « Cultural Leadership Program » a bénéficié de l’accompagnement financier de la coopération allemande GIZ à travers son programme dénommé Réussir au Sénégal mais aussi de l’Etat du Sénégal par le biais du Ministère de la Culture et de la communication. Toutes les sessions en région se sont tenues dans les locaux des centres culturels régionaux, avec toute la logistique mise à notre disposition. Les responsables des centres culturels ont été exceptionnellement bons et disponibles. Leur engagement nous a touché.

Kirinapost : que retenez-vous de cette première phase ?
Oumar Sall:  Je retiens la fragilité qui habite notre jeunesse, notamment féminine. Il faut une mobilisation nationale pour leur tendre la perche. Et cela commence par les écouter. Dans une région, une fille m’a dit « je rêvais d’une carrière d’actrice dans les séries. Au casting, je n’ai pas été retenue parce que, dans le texte que je devais dire, il y’avait « Yaay » (maman). Je me suis rendue compte que le mot ne m’était pas familier, que je ne l’ai presque jamais prononcé. J’ai perdu ma mère à ma naissance. »
Dans une autre région, c’est aussi une jeune fille qui avoue combien le divorce de ses parents, alors qu’elle était toute petite, avec ses frères, a fragilisé sa vie et perturbé sa scolarité.
Enfin je retiens l’enthousiasme des récipiendaires malgré tout. Leur désir d’apprendre, la volonté de se construire ou de se reconstruire pour certains a retenu mon attention. Nous avons rencontré 50 jeunes, enthousiastes et déterminés. Mais ce sont aussi 50 vies à « défragiliser ». 70 % de notre population, jeune, n’est pas loin de cette fragilité. Nous devons y être attentif. C’est un devoir humain.

 

 

 

 

 

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