L’Afrique n’est pas le futur de l’humanité

Depuis le début du millénaire, de nombreuses analyses prospectives menées sur le continent ont dégagé des tendances et des scénarios plus qu’optimistes. Le discours d’une revanche de l’Afrique sur son destin tourmenté ressemble à une antienne constamment reprise depuis les années 1960. Certes, les projections statistiques poussent à l’enthousiasme, mais les imaginer comme la garantie d’un futur radieux signifie que nous n’avons rien appris du passé. Les prévisionnistes n’ont pas toujours eu l’intuition heureuse. Source : Jeune Afrique.

Il y a donc des raisons de tempérer les prophéties sur le grand bond en avant. Une place à la table des puissants n’est pas une attente raisonnable pour demain, si nous sommes incapables de la construire aujourd’hui. Le facteur bloquant du rayonnement africain n’est pas son potentiel, qui a toujours été riche.

Par conséquent, c’est moins la capitalisation à venir sur ses atouts que leur mise en valeur effective dont il est question. C’est le sens que veulent donner des intellectuels comme Alioune Sall ou Felwine Sarr au déjà-là de l’utopie active. Il ne s’agit pas d’exprimer ce que nous espérons de l’avenir, mais d’identifier les forces transformatrices en gestation, et d’oser les ruptures systémiques.

Les schémas d’anticipation de notre futur reposent donc sur une lecture lucide du monde et de nous- mêmes. Et l’une des leçons à en tirer, c’est le nécessaire changement de paradigme de gouvernance. L’attente dure depuis trop longtemps pour ne pas parler d’urgence.

L’Afrique ne sera pas plus riche demain. Elle aura simplement l’impératif d’être mieux lotie. Régler ses problèmes endémiques ne peut s’inscrire sur un agenda de politique-fiction. C’est une tâche concrète à laquelle ses dirigeants postcoloniaux doivent s’atteler. L’avenir du continent en dépend autant que leur propre survie.

Il n’y a pas de grandes nations, il n’y a que des nations capables du récit de leur grandeur. Et cela, les Africains l’ont compris. Les forces vives n’ont jamais été aussi présentes, les sols et les sous-sols sont toujours généreusement dotés, les cataclysmes naturels ne sont pas notrepire fardeau. La chance de l’Afrique aujourd’hui, c’est l’émergence d’une forme de souveraineté par le bas.Les Africains prennent la parole et n’ont plus besoin du filtre diplomatique pour s’adresser au monde. La formidable poussée des réseaux sociaux annonce ce basculement des pouvoirs qui mène à la redistribution des cartes de la globalisation.

IL N’Y A PAS DE GRANDES NATIONS, IL N’Y A QUE DES NATIONS CAPABLES DU RÉCIT DE LEUR GRANDEUR.

La rue africaine n’aspire plus au changement, elle l’inspire. Les révolutions arabes, les mouvements contre les symboles coloniaux ou le front antivaccin illustrent ce processus d’autofloraison. Ils traduisent une capacité des masses africaines à ouvrir des brèches dans des systèmes de domination qu’on croyait inébranlables.

Certes, il y a des apories liées à cette nouvelle parole africaine : complotismes, radicalismes, racialismes… Mais au risque de placer leurs fauteuils à contresens de l’histoire, les leaders politiques sont obligés de les entendre. Ce vent nouveau qui souffle n’est pas compatible avec la respiration des vieux dinosaures.

Libérer tout le potentiel

La configuration des termes de l’échange, défavorable au continent depuis les indépendances, continue d’étrangler les économies. Nos dirigeants semblent incapables de briser ce cycle infernal qu’ils considèrent comme une fatalité. Il y a là un renoncement qui rend tout sursaut illusoire.

Il existe des chan- tiers politiques et stratégiques que l’Afrique n’a plus le loisir de lier à la bienséance de la coopération internationale. La lutte contre l’afrophobie, la fin des privilèges commerciaux, le démantèlement du pré carré français, la réciprocité des politiques de circulation sont des exigences que les gouvernements devront inscrire dans leur agenda.

Le respect et l’amour des Africains pour eux-mêmes sont devenus des revendications politiques. Il ne s’agit pas d’offrir du rêve à une jeunesse presque neurasthénique, mais de libérer un potentiel créatif pour appréhender sereinement l’avenir. Le « modèle rwandais » est une inspiration pour beaucoup de jeunes, non pas tant parce qu’il marche mais parce qu’il réhabilite la notion de souveraineté africaine. L’Afrique souffrait de sa faible estime de soi. Mais les choses sont en train de changer, radicalement. C’est notre capacité à nous représenter qui détermine désormais notre rapport au monde.

Il y a un grand paradoxe à proclamer une spécificité africaine tout en se soumettant aux représentations occidentales du développement. L’Afrique doit se convaincre qu’elle ne part pas de zéro et comprendre que ses impératifs de développement humain sont aussi un défi pour son imaginaire.

À l’heure où l’hyper industrialisation et la marchandisation du monde montrent leurs limites, n’y aurait-il pas d’autres modèles à proposer ? Les défis écologiques ne sont-ils pas une opportunité de leadership pour le continent ? Les jeunes Africains n’ont-ils pas d’autres solutions que celle de parcourir les océans en quête de mieux-être ?

Autant de questions qui renvoient à ce que pourrait être le projet africain pour demain. La prospérité en Afrique ne saurait se mesurer à l’aune du consumérisme libéral. Il n’y a pas de sens à promettre un futur aux antipodes de l’accomplissement humain. L’Afrique ne sera pas développée parce que le modèle occidental lui sera accessible, mais parce que les Africains seront enfin heureux d’y vivre.

On peut dès lors imaginer trois conditions à ce développement : une gouvernance éthique, un équilibre des pouvoirs et un pacte social décolonial renforcé. Tant que ces trois préalables resteront des projets, les schémas prospectifs les plus favorables n’auront jamais plus de pertinence que les cartes de diseuse de bonne aventure.

NDLR: Pour les 60 ans des indépendances africaines, le Jeune Afrique a demandé au penseur sénégalais spécialiste des modernités postcoloniales, son avis sur les devenirs africains.

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El Hadji Malick Ndiaye est maître de conférences dans les programmes Modern Languages and Cultures Global African Study de l’université de Seattle aux Etats-Unis. Ses travaux portent sur les territoires du discours et les modernités postcoloniales.

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